Des hommes ordinaires

J’ai passé dix ans à Charlie Hebdo. De 1998 à 2008. J’officiais en tant qu’attachée de presse, « attachée de fesses », ricanaient parfois Charb et Luz (je crois), et attachée à bien d’autres choses aussi.
Charlie, c’était le foutoir… J’ai passé dix ans dans les replis de cette rédaction. Dix ans, c’est le temps de mélanger nos sangs. Dix ans, ça fait une famille, vous savez… Je peux reconnaître chacun d’eux rien qu’à l’odeur, je peux tous les imiter, je connais leurs tics et le timbre de leur voix. Je connais leur vie, les aléas, les naissances et les ruptures…

Je connais leur tête de cochon et leur immense générosité. C’étaient des hommes ordinaires. Ces gens-là, ceux qui sont morts, n’étaient pas des héros, ce ne sont pas des martyrs. Ils sont comme vous et moi. Ce n’étaient pas des tout-puissants, ce n’étaient pas des prétentieux, ils ne se la pétaient jamais, ils étaient attentionnés, galants (oui, oui), se foutaient bien de savoir si vous étiez une petite employée ou un grand patron. Ils ne couraient pas les médias, ils s’appliquaient chaque jour à être des gens bien. Au travail et dans leur vie. Comme vous et moi.

Ce qui les différenciait sans doute de vous et moi, c’était le don qu’ils avaient reçu : celui du dessin, de l’écriture et aussi une forme d’esprit toujours prompte au décalage, au détournement. Leur vélocité était hallucinante. Leur guerre à eux, c’était de lutter contre la bêtise et de le faire de manière provocante, irrévérencieuse. Aller chercher le lecteur par le ventre, le provoquer. Je vous dis pas que c’était toujours très fin, mais ils voulaient sortir le lecteur du fatalisme. De la peur de soi. C’étaient des passeurs aux méthodes punk. Des empêcheurs de l’avachissement des idées et des hommes. Rire à un dessin et regret- ter tout de suite d’avoir ri du malheur est un excellent exercice d’humilité qui nous ramène à notre propre ambivalence.

Ils s’étranglaient des aberrations des politiques sociales, environnementales ou animales. Quel que soit le parti. Ils poursuivaient une sorte d’utopie comme une société où on se ferait tous des bisous. OK, OK, j’exagère – mais à peine – leur projet politique (je vous entends, Tignous, Charb et Maris, vous foutre de moi).

« Bisous. » Souvent, Luz disait ça. « Allez, faites-vous des bisous. » On rigolait et ça détendait l’atmosphère. Quand il disait ça, c’est qu’auparavant certains s’étaient foutus sur la gueule. Parce que faut pas croire, c’étaient pas des Bisou- nours non plus: ça tanguait dur parfois, le navire se cou- chait d’un côté et de l’autre, tous plus têtus les uns que les autres, arc-boutés sur leurs idées. Ça s’engueulait sec. Je me rappelle avoir vu des chaises voler, des dessins balan- cés dans la salle de rédac, et même un de nos collègues suspendu à 10 cm du sol. Mais ça finissait souvent par un bon gueuleton. Parce que toutes et tous aimaient boire et manger. Comme vous et moi.

Je voulais vous montrer des morceaux de ma vie là-bas, alors je me suis replongée dans les photos : tous ces instants partagés, nos soirées arrosées, nos danses, nos parties de ping-pong, nos défilés le poing levé, nos conférences… Finalement, non, je ne peux les montrer sans leur accord. Mais sachez que, sur presque toutes, nous rions. Nous sommes des femmes et des hommes ordinaires: nos visages luisent, nos coiffures sont défaites, nous picolons, nous avons la langue chargée, les yeux de guingois, nous fumons, nous gueulons…

À ce propos, Charb, tu sais, une fois, on s’était beaucoup beaucoup fâchés tous les deux, j’avais beaucoup pleuré et tu étais démuni par mon chagrin, tu disais : « Mais le prends pas comme ça, tu sais bien, la vie c’est du théâtre », et je savais que non. Tu vois bien, Charb, que j’avais raison: au théâtre, quand on est mort, on revient saluer à la fin. Vous, vous ne vous êtes pas relevés.

Au lendemain du massacre, j’ai reçu des dizaines de témoignages: toutes celles et tous ceux qui ont, à un moment, passé quelques semaines ou quelques mois à nos côtés en sont marqués à jamais, quel que soit le poste occupé: stagiaire, jour- naliste, maquettiste, abonnements… « Ma vie n’a plus jamais été la même, j’ai appris que l’on pouvait chacun à son niveau faire bouger les lignes. » J’ai retrouvé d’autres « anciens » qui, tous, ont reçu les mêmes témoignages.

Personne n’a tué Charlie Hebdo. Ils ont tué des êtres ordinaires et bons. Comme vous et moi. Et c’était pas la peine, vraiment. Nous avons formé au lendemain du massacre une famille agrandie, soudée, regroupée autour des survivants – magni- fiques et sans peur – et des familles des morts. Nous avons vu des épouses, des enfants, des compagnons, des parents, des frères et sœurs, des amis effondrés par le chagrin, et toutes et tous trouvant la force d’ouvrir grands leurs bras pour consoler encore.

Non, vraiment, Charlie n’est pas mort. Et de toute façon, ça ne se peut pas, parce que l’esprit Charlie c’est la bonté, la bienveillance et la paix. C’est aussi notre programme à vous et à moi. À nous de le faire rebondir.

La balle est dans notre camp et, depuis le 7 janvier, elle est passée par plus de 4 millions de vous et moi en France. Alors, vous voyez bien que des hommes ordinaires peuvent changer le monde et que nous ne pouvons pas tous mourir de ça. Nous sommes trop nombreux. La preuve par 4 millions.

Illustration : Catherine

Publié dans Causette #52 – Février 2015

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