Stupeurs et traumatisme

Lors d’un viol, certaines femmes disent ressentir, bien malgré elles, une forme d’excitation, voire un orgasme. Le comble de l’horreur pour elles. Et pourtant, tout  s’explique ! Muriel Salmona, psychiatre, psychotraumatologue et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie, répond à nos questions.

Causette : D’après certaines études, entre 5 et 10 % des femmes ayant subi un viol décrivent une forme d’excitation, voire un orgasme. Confirmez-vous ces chiffres et avez-vous recueilli des témoignages allant dans ce sens ?

Muriel Salmona : Oui, je reçois ce genre de témoignages assez fréquemment. En fait, c’est moi qui leur pose la question : avez-vous eu l’impression de ressentir une forme d’excitation ? Les femmes qui ont vécu ça se pensent folles, perverses, complètement tarées. Elles éprouvent une grande culpabilité, un énorme mal-être et un sentiment de honte. Et en leur expliquant que c’est une réaction traumatique habituelle, tout à coup, le monde se remet à l’endroit.

Comment expliquer ce phénomène ?

Lors d’un viol, la surprise de la victime face à une situation impensable et le comportement incohérent et terrorisant de l’agresseur entraînent un état de sidération neuro-psychique, c’est‑à-dire qu’il y a une paralysie du fonctionnement cortical (que l’on peut visualiser sur les IRM), avec une impossibilité de réagir (on ne peut ni crier ni se défendre) et de contrôler ses réactions émotionnelles. La victime se retrouve dans un état de stress extrême entraînant un risque vital. Elle est alors déconnectée de son corps et de ses émotions, comme spectatrice de la situation. Son corps et ses circuits émotionnels sont en roue libre. L’excitation et les propos pervers de l’agresseur (« t’aimes ça, salope… ») peuvent l’envahir et la coloniser ; la stimulation des zones génitales génère des douleurs, des sensations physiques et des réactions physiologiques mécaniques et automatiques (comme la lubrification, par exemple) dont elle ne peut être que la spectatrice impuissante. Mais il n’y a ni désir ni plaisir, que des sensations brutes. Mes patientes me disent : « C’est comme si j’aimais ça, mais ça me fait horreur… »

Que ressentent les victimes ?

Penser avoir vécu une forme d’excitation ou un pseudo-orgasme est dévastateur pour les personnes qui ont subi un viol. Il est essentiel qu’elles ne restent pas seules et qu’elles aient les outils pour comprendre. D’autant que tout ce qui s’est passé n’est pas intégré dans une mémoire normale, mais dans une mémoire traumatique qui va ensuite, au moindre événement rappelant l’agression, faire revivre à l’identique, comme une machine à remonter le temps, les mêmes douleurs, les mêmes sensations. Toute situation violente ou à connotation sexuelle peut faire exploser cette mémoire traumatique, et les personnes peuvent, en cas de danger ou devant une scène de viol au cinéma, avoir de nouveau des sensations d’excitation totalement inappropriées et confusionnantes qui sont celles subies lors du viol, et c’est insupportable. Et à l’opposé, lors de situations neutres comme un examen gynéco, elles peuvent ressentir des sensations d’excitation encombrantes, venant elles aussi de leur mémoire traumatique. Dans tous les cas, ces sensations traumatiques peuvent être des pièges redoutables si les femmes les interprètent comme du désir.

Rencontrez-vous également ce problème auprès des hommes violés ?
Je reçois également des hommes qui ont subi un viol. Eux aussi ont pu être sidérés, dissociés et envahis par cette sensation d’excitation. Dans leur cas, c’est d’ailleurs encore plus flagrant, car il y a érection mécanique, et pour eux c’est aussi d’une violence inouïe, une torture… C’est la même impression que pour les femmes.

Le Livre noir des violences sexuelles, du Dr Muriel Salmona.
Éd. Dunod, 2013. 360 pages. 19,90 €.

Publié dans Causette #40 – Novembre 2013

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