Thomas Fersen, poète populaire

Tour de jarret: 33, tour de genou: 38, entrée de tête (sans perruque) : 57… Fersen est un champion de la chanson française. Bâti comme une élégante allumette, il enflamme les salles depuis plus de vingt ans. il a vendu un million et demi d’albums. pourtant, l’artiste reste un homme discret, secret. on le dit froid. Lui argumente plutôt d’«une politesse provinciale».

C’est une référence. Un maître de la chanson dont ses confrères admirent les talents de fabuliste, de portraitiste, d’ébéniste, de fantaisiste, mais un maître que le grand public croise rarement sur les ondes. Il sourit et reconnaît : « Mon nom est plus connu que ma tête.» Dommage, car il a une super trogne. Lui seul sait ainsi raconter, sur fond de ritournelles, le serviteur dévoué de l’assassin, le croque-mort qui a un petit creux, la chauve-souris amoureuse d’un parapluie, le marchand de chaussures en reptile saisi par le désir, le moucheron qui vient à bout du lion, des entreprises de drague miteuse de Dugenou, le centenaire Félix qui jouit et fait semblant d’être sourd… On pourrait énumérer ces petits contes sur des pages entières. Les choisir est un exercice difficile et terriblement frustrant.

De sa voix élégamment éraillée, il fait entendre des confessions improbables: «J’suis mort et j’en fais pas un drame/ Mon job c’est à la foire du Trône / C’est moi qui fait crier les femmes / Je suis squelette au train fantôme. » Des présentations qui n’appartiennent qu’à lui: «Elle a les ch’veux mayonnaise / Moi, j’ai un pull caca d’oie / Elle c’est Jeanne et moi c’est Blaise / Ça s’passe à Saint Jean du Doigt. » Ajoutons à cela qu’il aime à mettre ses chansons en scène et n’hésite pas à incarner les personnages de ses chansons : un spectacle de Thomas Fersen, en groupe ou en duo avec le fidèle guitariste Pierre Sangra, est toujours une fête! Même les enfants entrent dans une sorte de transe: faites le test! Cette façon d’écrire lui paraît naturelle. C’est le «ton de la famille », l’héritage d’une « fantaisie familiale » où l’on nommait les objets. Thomas a compris tard, que non, ce n’était pas très commun. Au passage, on vous informe que l’appareil dentaire de sa sœur s’appelait Léon.

Nous allons pénétrer dans l’antre de Thomas, une rue étroite du 20e, à Paris. Un coup de sonnette et la porte s’ouvre. Le lieu, vaste et secret, ressemble à l’artiste. Des escaliers et plein de portes fermées que l’on voudrait pousser. On entend des enfants jouer entre eux, des gammes de piano. Une jeune femme passe furtivement. Des gargouilles – « d’origine », précise notre hôte – crachent la pluie de cette journée pluvieuse le long des baies vitrées. Ce pourrait être le décor d’une de ses chansons. C’est à peu près tout ce qui nous sera dévoilé.

L’amour du mot juste

Thomas Fersen savoure le moment suspendu de l’entre-deux. Il a refondé une famille, deux jeunes enfants, après une Juliette qui a plus de 20 ans aujourd’hui. Il est à la fois actif et un peu en retrait, en pleine création et au calme. Il aime dire qu’il « travaille à plein temps » à écrire des chansons et il en présente quelques-unes dans le spectacle Une soupe noire. Oui, il y aura un nouvel album, en 2013, mais il ne sait pas quand. Si une date compte, dans un proche avenir, c’est sans doute le 4 janvier. Ce jour-là, Thomas Fersen aura 50 ans. L’heure des bilans? Thomas sourit quand d’autres soupire- raient largement ou hausseraient les épaules. « J’ai un rapport étrange avec le temps. Un jour, je vais me réveiller. Pour moi, le temps ne se déroule pas de façon linéaire. Je circule dans le temps en avant et en arrière et, parfois, les chiffres m’alertent. J’ai l’impression d’avoir du temps alors que je n’en ai pas tant que ça, j’ai 50 piges. Je nie le temps qui passe. »

C’est une des raisons pour lesquelles ses chansons sont intemporelles. On n’y entend pas les bruits des machines du jour, les tics de langage du moment, le vacarme de l’actualité. «Se tenir informé n’est pas se sentir informé, c’est une musique triste qui finit par nous bercer. Tu peux lire des horreurs sans avoir le moindre sursaut. » Il n’y a pas de télévision chez lui: «La télé n’est pas mon temps. Le langage n’a pas le même sens. C’est “Le monde comme si…’’ Je ne suis pas d’accord avec ces codes.»

Il ne sort pas une pipe à la Brassens pour parler de son œuvre. Il dit gentiment: «Je ne sais même plus très bien ce que j’ai fait. Et puis, quand j’écoute, je trouve parfois ça épouvantable ou plutôt, ce n’est plus moi. Des chansons comme Le Chat botté, je les chante pour faire plaisir aux gens, mais… » Comme les rockers, il n’aime pas revenir sur ce qu’il a fait. C’est même assez inquiétant, on dirait que la vie de Thomas est une ardoise magique. Vous savez : hop ! on secoue et le dessin, le passé, disparaît. Même son dernier album, le formidable Je suis au paradis, paru au printemps 2011. «Ce n’est déjà plus moi. J’ai présenté le projet au public, et c’est déjà une petite mort en soi. J’ai besoin d’aller ailleurs. Un disque est comme une épitaphe. Il faut vite que je fasse autre chose pour me prouver que je suis encore vivant.»

Vivant? Pourtant, il a trucidé son identité à l’état civil. En 1986, il est devenu Thomas Fersen. Même ses parents ont cessé d’utiliser son prénom originel.
« Ma fiancée aimerait bien m’appeler par mon vrai prénom. Elle essaye parfois.
Mais ça sonne comme un gros mot.»
Thomas, il l’a choisi en hommage à Tomas Boy, joueur de foot mexicain. Fersen lui fut soufflé par son père, qui venait de terminer une biographie sur Marie-Antoinette où apparais- sait ce comte suédois Hans Axel von Fersen, ami de cœur de la reine, aventurier flamboyant qui essaya de la sauver avant de mourir dans une émeute à Stockholm. Thomas rigole et explique, très pragmatique : « C’est légitime. À l’époque, je chantais en anglais et mon prénom ne fonctionnait pas. Pourtant, mon ancien prénom est très joli, même plus beau que Thomas. [Il a une hésitation, il va nous le dire, nous regarde le regard coquin… et flûte! il le ravale.] Mon nom d’état civil, en revanche, est moins romanesque que Fersen. On pourrait dramatiser l’épisode, mais, à l’époque, comme tout le monde, je cherchais un pseudo. Je me suis appelé Thomas Fersen comme les types qui font un groupe s’appellent les Pingouins des îles. » Et zou ! ardoise magique, plus personne ne connaît son vrai prénom, pas même Wikipedia. C’est dire!

Ce rapport au temps est curieux. On penche pour une fêlure dans son enfance. Bof ! Il prévient d’emblée : « J’étais un enfant gâté. » Une enfance en paradoxes plus qu’en traumatismes, en courbures plus qu’en ruptures. Papa vient du peuple, maman, d’une famille jadis prospère. Ils se rencontrent à Roanne, dans un salon de thé où le papa de maman joue du piano. Employé de banque à mi-temps, celui-ci envoie désespérément ses compositions sagement debussystes aux éditeurs parisiens, qui les lui renvoient. Alors, il fait des kilomètres d’arpèges pour nourrir sa famille. Il joue même dans les bals, « ce qu’il exècre ». Le récit familial en garde trace.

Le pouvoir de la grivoiserie

Ce sont les Trente Glorieuses. Le jeune couple va faire «un voyage social»: il monte à Paris – en banlieue, plutôt. Il a trois enfants en quatre ans, deux filles puis un garçon. La mère est infirmière, le père est pion, travaille aux impôts puis entre dans une banque. Il gravira tous les échelons, l’environnement de la famille épousant cette ascension sociale. «Mes parents étant de nulle part, ils ont fait de nous des gens de nulle part. »

Le futur Thomas grandit dans une ban- lieue fleurie, paisible, hors du temps. Quand, à 6 ans, il arrive à Paris, il a LA révélation. Un jour, en classe de CP, une môme monte sur une table pendant que l’instit a le dos tourné et chante: « Un dimanche matin / Avec ma putain / Je lui mets la main/Entre les deux seins/Direction quéquette.» Il prend tout dans la figure à la fois : la liberté des gamins, le vocabulaire salé, le pouvoir de la grivoiserie, mais surtout «l’ellipse, l’ellipse! “Direction quéquette’’ ! L’ellipse ! » Il n’en est toujours pas revenu, s’agite encore à ce souvenir et appliquera en partie la structure des chansons paillardes à sa propre œuvre.

Sa croisade, son engagement, sa passion, c’est le langage. «J’ai des convictions profondes sur le langage. Sans langage, c’est la barbarie, l’appauvrissement.» C’est aussi le croisement entre l’amour du mot juste et précis, qu’il tient de papa, et la fantaisie, qui vient de chez maman.

Et puis il y a ce nouveau monde : une cité du 20e arrondisse- ment. «Quand tu commences dans la vie, tu n’es pas tout de suite dans la démocratie, résume-t-il. J’ai grandi dans un quartier populaire avec une féodalité de petits garçons –c’est Genet qui m’a permis de nommer ce que j’ai vécu. Il y avait une mafia, le mot est juste. Des enfants persécutés par les autres. Tu apprends vite que si un mec t’emprunte ton vélo et ne revient pas au bout d’une demi-heure, tu ne dois pas t’inquiéter. Tu finiras par le récupérer. Peut-être pas là où tu pensais le retrouver. C’est la loi. C’était dur, mais j’ai appris, grâce au langage, à me faire accepter, à me faufiler, à fuir, à séduire. Donc je n’ai pas un souvenir de peur de mon enfance. » Il n’est pas souffre-douleur, pas caïd non plus. Il se tient entre les deux. « On m’aimait bien. C’est là que mon sens du social s’est le mieux exercé. Une féodalité dans une école d’instituteurs communistes et dans une famille patriarcale. Ça structure le cerveau.» Nouvelle étape: la famille met le cap sur le 8e arrondissement. Car papa réussit…

Pudique

Quant à Thomas, il fait des études d’électronique – « contre mon goût ». Point de salut hors des maths, pense-t-on alors. Il se traîne jusqu’au bac D et annonce qu’il ne touchera plus jamais aux maths et à la physique. Depuis qu’il a 14 ans, il écrit des chansons, gratte la guitare offerte à l’une de ses grandes sœurs, pique les disques de ses aînées. Il aime
la musique, donc? Très bien. Alors, un ami de la famille suggère qu’il se forme pour travailler dans les studios d’enregistrement. Il décrochera son BTS d’électronique à la troisième tentative, « avec l’acharnement qui me vient de ma mère, une première fois à la fin de la scolarité puis deux fois en candidat libre, dont une pendant mon service militaire ». Il sera brièvement technicien tout en écrivant des chansons en anglais. Puis il part en voyage en Norvège. Dans ses bagages – il se lève et retire un livre de sa biblio-
thèque : La Montagne magique, de Thomas Mann. «Ce livre est la base de tout.
Il a été mon compagnon et, même si c’est un roman traduit de l’allemand, il m’a mis le pied à l’étrier de l’écriture en français.» Entre-temps, il y a eu le piano-bar. Serge Gainsbourg ou Louis de Funès en gardaient le souvenir d’un bagne d’ennui. Thomas Fersen y apprend une pratique, une éthique même. «C’est là que j’ai pris conscience de ce qu’est une musique donnée à un public qui vient sans nécessairement te connaître et t’admirer. Tout ce que j’ai publié depuis l’a été au travers de ce filtre. C’est- à-dire que je ne me plains pas. T’imagines un mec au piano-bar se mettre à pleurer parce que le monde va mal? Toutes mes chansons sont subordonnées à l’idée que la musique apporte du divertissement, de la fantaisie, de la légèreté. Ce n’est pas dans l’air du temps et ce n’est pas rock’n’roll, mais, quand j’écris une chanson, je m’interdis de me répandre sur moi-même. Je viens donner du plaisir aux gens, piquer leur esprit…» Est-ce si simple? Il l’assure. Son nom d’artiste est devenu un vrai nom. Une discographie, un répertoire, une œuvre, un public, un style, une marque, une référence…

Vu d’aujourd’hui, le chemin a été plutôt rectiligne, mais il y a eu beaucoup d’hésitations, de lenteurs, de fausses pistes, avant que sorte Le Bal des oiseaux, son premier album, en 1993. Il y gagne une reconnaissance immédiate et la Victoire de la révélation masculine de l’année. Suivent sept autres albums en studio, tous sur le label Tôt ou tard, référence de la production indépendante en France. Il a vendu près d’un million et demi d’albums et n’a jamais connu d’échec commercial. Thomas Fersen n’a pourtant jamais été un bon client pour les shows télé (il refuse de chanter en playback) et pour la grosse promo sur les radios.

Il appartient à cette catégorie d’artistes que la crise du disque met directe- ment en danger. «Je suis obligé de tout réinventer à chaque album, ce qui prend énormément de temps et d’énergie. À chaque fois, on remet tout sur la table. L’industrie est telle que les modèles financiers sont obsolètes en deux ans. C’est épuisant. » D’où sa perplexité, et une certaine inquiétude aujourd’hui. Mais il continue d’écrire, de composer, d’avancer. Toujours avec l’amour de la langue. « Le langage m’a rendu heureux et continue de le faire. Il m’apporte du plaisir dans les conversations, dans la littérature, dans la chanson, dans l’esprit. Ce que je rends au langage, c’est vraiment ce qu’il m’a donné. »

Il est devenu un auteur-compositeur influent pour toute une génération, de Renan Luce à Emily Loizeau. Il ne fréquente pas trop ce milieu. «C’est de ma faute, je n’y ai pas consacré assez de temps.» Sa famille de cœur, c’est Pennac, Doisneau, le dessinateur Christophe Blain, Loïc Lantoine et, récente découverte, Gabriel Yacoub… « Mais l’admiration doit rester rare!» dit-il goulûment. Il feint de laisser croire qu’une vie d’artiste est facile et sans noirceur. Comme si la légèreté était une courtoisie. Comme si la beauté de la chanson consistait aussi à ce que l’on s’efface derrière elle.

 

Avec Bertrand Dicale

Photos : Mathieu Zazzo

Publié dans Causette #30 – Décembre 2012

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