Jul, la farce tranquille

Il est sinologue, normalien, agrégé d’histoire… et surtout drôle, en fait ! Julien Berjeaut, alias Jul, a 38 ans, un CV long comme le bras et un métier de bateleur : dessinateur de presse, de BD, et créateur de la série animée “Silex and the City”, diffusée sur Arte depuis la rentrée. C’est un homme à part dans le petit monde du dessin de presse, un humoriste angoissé qui choisit la préhistoire pour parler de notre époque, un dessinateur hors cases qui distille un humour farceur, ni gentil, ni méchant, enfin un peu, mais pas trop, allez, on dira : un humour julesque !

On ne sait pas bien sur quel pied danser avec Jul. L’air confiant des premiers de la classe, chemise bien repassée et raie sur le côté, il nous accueille dans la plénitude d’un appartement lumineux, à deux pas de Pigalle. C’est mercredi, ses deux filles viennent de sortir. Le dessinateur verse le

café dans des tasses raffinées. Ne pas se fier à cette tranquille délicatesse. L’homme est en alerte, il écoute attentivement, puis prend la parole et ne s’arrête plus. Son débit est rapide, son propos précis, émaillé d’anecdotes et de jeux de mots. C’est un paradoxe sur pattes. Il a l’air de ne pas y toucher, mais c’est un bourreau de travail. On l’imagine extrêmement politisé : il dessine l’actualité pour la presse de gauche – Charlie Hebdo, Le Nouvel Observateur, L’Humanité –, sa première BD Il faut tuer José Bové est consacrée aux altermondialistes et leur lea- der charismatique. Pourtant, pas d’encartement officiel, pas de militantisme affiché: «Je ne peux pas m’inscrire dans des démarches militantes parce qu’à chaque fois, j’en vois le dérisoire, la trame, les coulisses, les engagements de chacun. Je me pose toujours des questions métaphysiques sur le militantisme. » Alors, l’engagement s’arrête une fois le dessin terminé ? Ah non! Il bondit: «Je choisis soigneusement parmi les propositions que je reçois. Je refuse plein de choses, comme dessiner au Figaro par exemple. J’ai un curseur très précis, un point fixe que je ne franchis jamais.»

On déroule son CV et on imagine des origines bourgeoises : la prestigieuse École alsacienne, khâgne au lycée Fénelon, Normale Sup, une agrégation d’histoire, le tout dans les quartiers les plus chics de Paris. Mais on apprend vite qu’avant l’École alsacienne, il a surtout usé ses fonds de culotte dans l’école la plus soixante-huitarde de toute la région parisienne: Decroly. On en reparlera.

Le fils caché de Youri Gagarine

Enfin, on s’attend à rencontrer un homme à l’humour sautillant, à l’image de son trait, rond, généreux, facétieux – bref, un baladin; et on découvre un garçon obsédé par l’histoire, l’écologie et la catastrophe à venir, un «Khmer vert» angoissé, qui nous jette en riant un: «Je suis juif communiste! Et psychanalysé! Non religieux.» Il y a toujours un pas de côté chez Jul, une façon de nous surprendre, de regarder à l’oblique les choses de la vie, nos engagements, nos débats, nos polémiques. Cela l’angoisse un peu, mais ça l’amuse surtout. Alors, il les dessine, sans autre forme de procès. Notre actualité, nos travers humains, c’est son « matériau ». Il nous aime, mais, comme il le dit, «qui aime bien châtie bien».

Il est né en 1974 sous la présidence intérimaire d’Alain Poher, dans le bazar joyeux d’une famille «classe moyenne, intellos- profs fauchés ». Sa mère a eu l’honneur d’être décorée comme pionnière des Jeunesses communistes par Youri Gagarine lui- même. À ce sujet, la blague a longtemps circulé que le petit Julien était l’enfant caché du célèbre cosmonaute. Il se remémore tout ça avec un plaisir apparent et croit toutefois utile de préciser : « En fait, les dates ne collaient pas. » Ainsi, la famille Berjeaut – deux parents et trois garçons – habite Champigny, dans le Val-de-Marne, fameux repaire de communistes (Georges Marchais n’habite pas très loin). Plus tard, la famille quittera son HLM pour une résidence à Joinville, juste à côté. «Nous, on continuait à appeler ça la cité, mais nos parents nous disaient : “C’est pas la cité, c’est la résidence !” » À la maison, on lit beaucoup, et même des journaux satiriques: l’une des premières photos connues de Jul le représente dans un berceau pendant un déjeuner à la campagne, entouré de potes de ses parents, des barbus à pantalons pattes d’eph. À ses côtés, un exemplaire de Charlie Hebdo annonce l’élection de Giscard d’un « Tête de nœud président ». C’était écrit…

«Sale riche»

Charlie Hebdo, Youri Gagarine, Marx, Hugo, Lévi-Strauss, la Chine et la préhistoire. Jul se balade avec une agilité «marsupilamienne » d’un univers à l’autre. La clé de cette ouverture d’es- prit se trouve peut-être à Decroly, cette école publique expérimentale près du Bois de Vincennes où il a fait ses classes «de la maternelle au lycée». Pas de notes, pas de hiérarchie entre les matières, pas de devoirs, et on y entre par simple tirage au sort! Là-bas, Gaston Lagaffe est aussi important que Tolstoï, Gotlib que Victor Hugo. Seul dénominateur commun: on y déteste les riches. « “Espèce de riche”, c’était une grosse insulte quand j’étais à l’école. Il y a des parents qui avaient une voiture décapotable, leur fille a subi quatorze ans de calvaire ! » Jul explique avoir tout appris à Decroly : ne pas hiérarchiser, ne pas juger les autres (à part les riches, mais ils l’ont cherché). Il liste avec jubilation les gloires locales passées par l’école, «un mec d’Action directe, Mathieu Kassovitz et Carlos-le-chanteur, parce que, forcément, Dolto avait foutu ses enfants là!» On y était évidemment de gauche. « Les garçons jouaient au Scalp. » Au quoi ?! « Quoi, vous ne connaissez pas le Scalp ? Il y en avait partout en France, c’était la Section-Carrément-Anti-Le-Pen, on était à toutes leurs manifs avec nos sacs à dos déchirés et nos symboles anarchistes.»

Ainsi, biberonné à l’anarchisme et à Tex Avery, Jul grandit. Et dessine: dès l’âge de 7 ans, il crée son propre journal, Le Julien déchaîné. Vingt centimes l’exemplaire. Il le vend à la criée en disant : « Achetez-le, plus tard ça vaudra des sous!»

Des idées sombres sous sa crinière brune

Ambitieux, le Jul? Lorsqu’on le taquine là- dessus, il accuse le coup et rigole: «Oh! je n’étais pas un Rupert Murdoch en culottes courtes, non plus! Et je n’avais aucune idée qu’un jour, je gagnerais ma vie avec mes dessins.»

Jul, c’est le petit malin de la classe, celui qui arrive à rester cool sans en faire des tonnes. Les profs l’adorent, car il est un élève brillant ; mais comme il caricature tout le monde dans ses dessins, les gens « cool » l’aiment bien aussi. Pas besoin de fumer des clopes pour se rendre intéressant. Il passe partout et met les rieurs de son côté. «C’est le pouvoir du dessin et de la blague : ceux dont tu te moques sont obligés de faire semblant d’apprécier. »

Mais Jul est aussi – on y revient! – un enfant angoissé. Il a de drôles d’idées sous sa crinière brune. Déjà fasciné par le devenir du monde, il dessine de manière obsessionnelle des plans d’abris antiatomiques. «J’en ai des centaines. Il y avait même des pièces, façon maison des Barbapapa, sous terre. Dans les années 70, on était en plein dans ces trucs-là. J’avais vraiment l’impression d’avoir été formé dans l’idée qu’on allait tous mourir.» C’est le côté obscur de la farce. Il partage avec ses confrères d’«humour» «une angoisse, un désarroi quotidien face à la violence sociale, la violence du monde, face aux terreurs, la mort, la maladie, l’horreur».

Son agrégation d’histoire sous le bras, il envoie des dessins à l’Obs et squatte les conférences de rédaction de Charlie Hebdo, allure de dandy, planche à dessin sous le bras et idées à la pelle. Charb, directeur de la publication de l’hebdo satirique, est enthousiaste : « C’est un dessinateur qui connaît très bien l’actualité, qui a une grande culture générale, qui s’intéresse à tout et qui a les moyens de se désempêtrer de la bouillasse de l’actualité… Et il est beaucoup mieux habillé que nous ! »

Détournements de slogans

À l’image de tous ses ouvrages, la nouvelle BD-série animée Silex and the City est gorgée de jeux langagiers désopilants. Trois blagues et quatre anachronismes par case. Minimum! «Pas de pouce préhenseur, pas de chocolat», «Le néolithique, c’est pas automatique », « Silex We Can ». Il s’agit, pour Jul, dessinateur autodidacte, « de compenser [ses] insuffisances graphiques par des idées, des angles, des approches décalées. Cette générosité qu’[on ne peut pas] offrir graphiquement, il y a un devoir de le donner éditorialement, pour qu’on ne puisse pas lire la BD en cinq minutes, pour qu’on en ait pour son argent.» De fait, une BD de Jul peut se relire à l’infini.

Celui qui officie aussi dans l’émission de Bruce Toussaint Vous trouvez ça normal ? (France 2), se défend toutefois de verser dans le calembour. «Le calembour c’est: “Comment vas tu-yau de poêle?” Je pratique plutôt l’humour langagier, des détournements de sens et, au fond, j’ai conscience que ces détournements de slogans, de formules publicitaires sont inversement proportionnels à la pression publicitaire de la com, de cette espèce d’énorme brouillard communicationnel qui est quand même la marque de fabrique de la fin du XXe siècle. »

Alors, voilà, nous sommes en 50000 avant Jésus-Christ, Darwin Guetta passe bientôt en concert, les chasseurs-cueilleurs ont désormais leur réseau social, Flèches-Book, et si t’es pas capable de te payer une «Silex», c’est que t’as raté ta vie. Nous voilà rassurés: grâce à Jul, nous avons enfin droit à une préhistoire normale !

Avec Johanna Luyssen

Photos : William Beaucardet

Publié dans Causette #28 – Octobre 2012

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