Albin de la Simone, dandy pop intimiste et solaire

Musicien, arrangeur, réalisateur, il a travaillé pour Souchon, M, Mathieu Boogaerts, Arthur H, Raphaël, Salif Keita, Vanessa Paradis… En parallèle, il poursuit une carrière d’auteur-compositeur-interprète. Il enrichit la chanson française d’un trésor qui, jusqu’ici, lui faisait défaut. Sa place est unique.

ADLS, les initiales à retenir d’un chanteur qui vous emmènera aussi loin, en plus beau et plus vite que n’importe quel moteur de recherche. Albin est un chercheur solaire, une sorte de scientifique de l’introspection en quête de lui-même et de l’époque dans laquelle il vit. La restitution littéraire qu’il en fait est loin de la dernière vague de la chanson française, Bénabar, ou autre Renan Luce, vague devenue trop haute, retombée d’elle-même. Ou elle s’est déplacée. « On est passé à la folk chantée en anglais par des gens en robe ou en futal slim avec des ukulélés et un accent américain que les étrangers nous envient ! » se marre-t-il.

« À partir de trois vers, c’est toute une vie qui se déroule »
Albin appartient à une tendance plus minérale, pourrait-on dire. Comme le sont des artistes tels que Dominique A, Mathieu Boogaerts, JP Nataf ou Bertrand Belin. Des mecs qui réinventent la charrue à l’heure du virtuel en traçant leur sillon plus lentement, mais plus sûrement. Des artisans amoureux de leur ouvrage et peu obsédés à devenir des stars. Les chansons d’Albin portées par sa douce voix fêlée, se fredonnent immédiatement, légèrement, mais attention, ses ritournelles sont piégées et à la dixième écoute, il arrive que l’on ait encore une perle, une émotion planquée qui explose à l’oreille. « J’ai toujours dans la tête cet extrait des Vieux Amants de Brel : “Et chaque meuble se souvient/Dans cette chambre sans berceau/Des éclats des vieilles tempêtes.” À partir de ces trois vers, c’est toute une vie qui se déroule. Voilà, c’est ce que je me dois de réussir. Par exemple, quand j’écris “J’ai pesé dix kilos/ Au moins deux de vélo”1, ça paraît simple, et pourtant je peux mettre des mois à fignoler ce genre de phrases. Chacun est plus ou moins tendu avec les mots, moi je me prends vachement la tête. La concision peut te faire décoller. Je veux faire sens, mais pas faire ampoulé, dire des choses, mais je
n’ai pas de place. C’est une équation subtile à résoudre. Des sortes de haïkus, mais un peu plus longs quand même ! »

« Je tripais sur Stallone et je faisais la taille de son bras »
Albin rigole. Assez souvent. Albin est doux. Toujours. Et pourtant, son parcours ne semble pas être celui d’un petit garçon épanoui. À le voir si serein aujourd’hui, sa petite Alice d’un mois dans les bras, on a du mal à imaginer un ado empêtré et martyrisé. Probablement, il réfuterait ce terme, et pourtant… « Je suis un fils de citadins élevé à la campagne. Mon père tripait de couper du bois, moi je rêvais de la ville. J’étais en conflit avec lui, mais en conflit avec tous en général. Au collège, mon nom à rallonge, et pourtant aucune trace de sang bleu ou de fric, et mon absence d’accent picard ont fait que je me suis fait péter la gueule dix fois par jour pendant quatre ans. Je te jure ! Remarque, j’étais arrogant. Je me faisais choper dans le bus, les couloirs… C’était terrifiant. Je n’ai pas encore trop ouvert ce dossier, mais un jour faudra se pencher sur la violence en milieu rural ! » Il aimait la bagarre donc ? « Pas du tout ! J’ai une peur panique de la violence physique ! Je ne me défendais même pas ! » Trop timide ?
Il rit : « Non, je n’étais pas timide, mais chétif ! J’étais une brêle. Je tripais sur Stallone et je faisais la taille de son bras. J’étais très complexé. J’ai dû développer des parades comme dans le monde animal. » Dans sa chanson Non merci, le jeune garçon obligé de se rendre à la boum de sa sœur, ce doit être lui : « Mon petit corps ma grande tête/ dans des habits trop grands/à contrecœur/joignent la fête/ tout est laid allons-nous en/toujours les mêmes/vous allez voir il est marrant. »

« Le sexisme existe aussi entre les hommes et entre les femmes »
Albin sait qu’il devra exprimer ses émotions s’il veut s’en sortir. Il hésite. Son père est clarinettiste, il apprend le piano, mais ce sont des études de graphisme qu’il fera à Saint-Luc de Tournay, en Belgique. « C’était plus ce qui correspondait à ma mère. » Mais là, le malentendu perdure. Il est romantique, il porte une crête et joue du Clayderman, il plaît aux filles mais ne se les tape jamais « Je passais pour un intello charmeur, un peu pédé. Je déplaisais aux mecs, me suis même fait casser quatre doigts par des skins à coup de Doc Martens : couille contre sensibilité. Le sexisme existe aussi entre les hommes et entre les femmes. Ce n’est pas toujours un sexe contre l’autre. J’ai dit que j’étais tombé dans les escaliers, ce sont les filles qui ont dénoncé les agresseurs. J’étais donc romantique, mais aussi très sexuel. Mais la seconde partie, ça se voyait pas : ma première pelle, je l’ai roulée en seconde ! J’étais vraiment retardé. Du coup, toute ma vie, j’ai eu l’impression d’avoir un truc dans le froc, mais de pas réussir à le sortir. Ne pas trouver comment faire. C’est pas très élégant, non ? »
Alors il va vers la musique, d’abord le jazz, accompagne des groupes à Paris et à Amiens. « Je fais du jazz, mais je m’aperçois que ce n’est pas mon langage. J’étais malheureux, en quête profonde de réhabilitation et d’amour pour moi-même. Je faisais du jazz pour faire la nique à mon père, en fait. À la fin des années 90, j’ai croisé la chanson, d’abord en tant que musicien. » La rencontre avec Mathieu Boogaerts a été déterminante. « J’ai écrit mes premiers textes, et j’ai compris que c’était ça le médium qui me ferait le plus comprendre qui j’étais, où je trouverais ma liberté. » Il signe chez Virgin et sort son premier album en 2003. « Je suis devenu chanteur. » Il n’est pas le musicien qui veut chanter, mais un homme qui tend vers son identité profonde et qui s’est résolu depuis peu à accepter une identité multiple. « J’ai décidé clairement que je n’allais pas être à la recherche d’une identité simple. Chanteur ou musicien. Je ne veux plus simplifier mon image. Réorchestrer Jo le taxi devant 20 000 personnes et jouer mes chansons dans une salle de 80 personnes m’éclate tout autant. Je fais des concerts, je travaille avec d’autres artistes et monte des projets qui me permettent de rencontrer d’autres univers. Je me refuse à être monotâche. Je veux partir en étoile et repasser toujours par le centre. Ça peut compliquer ma communication, mais c’est ainsi que je suis heureux. Je ne veux pas être une star, je veux être fort. »

« Communiquer mes chansons sans artifices, c’est d’une puissance inouïe »
Pour cela il opte pour une méthode plutôt paradoxale : se mettre en fragilité via des concerts acoustiques solo avec son clavier, souvent sans sonorisation. « Tu ne peux pas savoir comme cette fragilité te rend plus fort. Communiquer mes chansons sans artifices, c’est d’une puissance inouïe. Tout seul, il peut à la fois tout t’arriver, mais tu as tout dans les mains. » Cette démarche initie aussi une nouvelle économie du spectacle, on ne prévoit pas des milliers de personnes pour rentabiliser le déplacement d’un groupe. Ceci permet plus de concerts (il en a fait quatre-vingts cette année) car moins de frais et un rapport intime avec le public. Tout le monde y gagne. « Et quand on vend 20 000 albums et bien c’est super ! Il peut y avoir une chanson de qualité comme il y a des films de qualité qui n’entrent pas dans le box-office. » Ce fan de Boris Vian, Cronenberg, ou de l’écrivaine Yoko Ogawa, reconnaît en eux une sorte « d’intimité tordue. C’est ça l’équation idéale, aller chercher en soi, trouver l’esthétique idéale entre son et sens. Ma vie est super ! » Un artiste heureux, mon dieu, mais alors la création n’est-elle pas en danger ? « Ah non, au contraire, je trouve que depuis que je suis serein, j’écris mieux. Mais je ne veux pas faire le vantard, hein ? Je commence même à me sentir légitime. Ah ! Excuse-moi elle a fini son biberon, je dois la faire roter », et de mettre sa petite Alice contre son épaule.

Bio express
14 décembre 1970 – Naissance à Amiens, en Picardie.
Pêle-mêle : Instrumentiste ou arrangeur pour Arthur H, Keren Ann, Jean-Louis Aubert, Alain Souchon, Vanessa Paradis, Iggy Pop…
2003 – Premier album, éponyme
2005 – Je vais changer, deuxième album. Nomination au prix Constantin.
2007 – Publication de son livre La Marmite, une réflexion sur les processus de création.
2008 – Sortie de son troisième album, Bungalow, et tournée hexagonale.
2009 – Nouvelle version de sa chanson Adrienne, en duo avec Vanessa Paradis.
2010 – Arrangements et direction musicale de la tournée acoustique de Vanessa Paradis, dont il assure les premières parties. Lancement du collectif indépendant Dahu, avec ses
amis JP Nataf, Bastien Lallemant, Bertrand Belin et Holden.

Photos : Christophe MEIREIS

Un grand merci au 104 et au manège du Carré-Sénart.
(www.104.fr ; http://www.manegecarre-senart.com)
Pour plus de renseignements : http://www.albindelasimone.com

Publié dans Causette #15 – Juillet/Août 2011

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close