DSK , Tron & cie, Leurres de vérités

Scène de ricanement ordinaire

Prise de conscience : grâce à l’« affaire », les mauvais souvenirs ont tendance à remonter et nous constatons que nous nous sommes laissées faire, et qu’on n’aurait pas dû.

Été 2005 – Le palais des Papes – Avignon – Soleil radieux – Que c’est beau – Je fais mon travail : attachée de presse. L’artiste me rejoint. Séance de dédicaces. Je passe les livres, il signe, j’accueille. J’amène de l’eau. Je souris à tout va. L’artiste est un séducteur. J’ai l’habitude. Je maîtrise. Il distribue des baisers, caché sous son grand chapeau de paille. Les femmes s’éloignent en rougissant légèrement. Émues. L’artiste me demande où je
dors.
« Chez moi, à Paris.
– Tu peux rester, je t’héberge.
– C’est gentil, je dois rentrer.
– Tu sais, j’ai la maison de Claude Berri, tu ne veux pas la voir ?
– Désolée, je travaille demain matin.
– Je peux appeler ton patron.
– Non, merci.
– Tu sais, il n’y aura que toi et moi, personne ne saura.
– J’ai mon copain qui m’attend.
– C’est le grand con que j’ai vu l’autre jour ?
– Sans doute.
– Tu sais quoi : t’as jamais vu une baraque pareille, immense !
La salle de bains fait 100 m2.
– Ah bon.
– Tu veux du vin ?
– Non, merci.
– Allez, reste, tu vas pas faire ta chochotte, on est tranquilles ici.
– Je dois rentrer.
– Et la niche du chien ! La niche du chien, tu sais combien elle lui a coûté ? 15 000 balles ! »
Il n’est pas encore passé aux euros.
« Alors t’en dis quoi, hein, tu dis quoi là ? Incroyable.
– Mon train va partir, j’y vais.
– On se fait la bise, quand même ?
– Oui, bien sûr, pourquoi tu dis ça ? »
Les yeux deviennent plus noirs, il serre mes bras et m’oblige à bien le regarder :
« Tu sais, sache que si t’étais venue, le pire qui te serait arrivé et bien ça aurait été que je te baise pas.
– Ha, ha, ha ! j’ai ricané. Elle est bien bonne celle-là. Ah, bonne soirée. »
Je suis rentrée, je me suis douchée, j’ai embrassé ma fille. Quelque chose me serrait dans le ventre. J’avais ricané. Mon seul acte de résistance. Depuis, je m’entends toujours  ricaner. Pas si grave ? Pas si sûre.

« Vous n’avez pas de dents vous ? »

À propos de l’affaire DSK, quelqu’un m’a dit, mystérieux : « Obliger à un viol, je comprends, mais une fellation… – Vous voulez dire ? – Vous n’avez pas des dents vous, vous ne savez pas vous en servir ? » a-t-il répliqué, goguenard. Bouche bée, je suis restée. Quand j’ai rapporté cette anecdote autour de moi, on m’a dit : « Ah ! toi aussi. Moi aussi, j’arrête pas de l’entendre, venant même, quelquefois, des femmes ! » Cette théorie démontrerait que s’il y a fellation, il y a consentement. Et que donc la femme de chambre… suivez mon regard.

Consultons alors Marie-Ange Le Boulaire sur cette fumeuse théorie. Présidente de l’Association nationale pour la reconnaissance des victimes, elle a enseigné aux policiers et autres gendarmes, comment recueillir les dépositions de victimes d’agressions sexuelles, et entendu, elle-même, la parole de centaines de femmes. Ajoutons, et l’argument n’est pas léger, qu’elle a subi l’assaut du violeur en série Patrick Trémeau.

Il va me tuer
« Il faut savoir que lorsqu’une personne subit une agression sexuelle, un viol, dans la quasi-totalité des cas – je mets de côté certains viols conjugaux du fait que les partenaires se connaissent bien –, la victime ne pense qu’une seule chose : il va me tuer. Et la peur de mourir provoque une réaction exceptionnelle : une forme de dissociation du corps et du psychisme. Une “décorporation”. Je suis là, mais à un mètre de moi. Ainsi la victime raconte la scène, en général, comme si elle n’était pas concernée, ce qui a tendance à dérouter le brigadier suspicieux. Or, le corps médical a prouvé que, sans cette dissociation, qui permet de couper momentanément la communication corps-cerveau, on mourrait de crise cardiaque. Overdose d’adrénaline assurée. Pendant le viol, la vigilance est démultipliée par une capacité d’alerte inouïe, démultipliée… tout en se sentant ailleurs. On précède les coups, on tente d’y échapper en négociant, en essayant de gagner du temps, en parlant. Certaines ont même fumé une clope avec leur agresseur. On essaie d’obtenir des trêves, de retarder au maximum l’heure du décès. Pour le violeur, on ne vaut rien, notre vie est dans ses mains. Car il ne s’agit pas de pulsion sexuelle, mais de besoin de domination. Le sexe n’est plus qu’un moyen, une arme. Alors, quand il vous impose une fellation, mordre ne vient pas même à l’esprit. Avant, je me disais, si ça m’arrive, je lui fais Bobbitt ! Eh bien ! ça m’est arrivé et, pas une seconde,
pas un millième de seconde, je n’y ai pensé. On est tétanisé, on sait qu’il est le plus fort. Mais j’ai, par exemple, réussi à lui faire mettre un préservatif… Mais n’imaginez pas une fellation “normale” : on laisse le sexe s’introduire, faire ses allers-retours. Si j’ose dire, le viol par fellation est peut-être presque pire que la pénétration : la tête collée contre l’agresseur, son odeur… » Alors peut-on forcer quelqu’un à sucer ? La réponse est cinglante, sans appel, et c’est « oui ». Définitivement.

1 Expression faisant référence à John Bobbitt dont la femme a tranché le pénis dans son sommeil en 1993. L’affaire a fait grand bruit. John, à qui on a pu regreffer son organe, est devenu acteur porno.

Photos : Franck JUERY

Publié dans Causette #15 – Juillet/Août 2011

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