La coupe du monde de foot des SDF

C’est quoi encore cette histoire ? La France a été sélectionnée pour recevoir cette année la 9e Coupe du monde de football des sans-abri ? Ben, c’est super, on est content, mais c’est quoi l’arnaque ? Parce que moi, depuis le reportage sur l’élection de miss SDF en Belgique (1), je suis traumatisée. L’exploitation des personnes précaires sous couvert de grands sentiments, ces femmes éreintées par la vie défilant, maquillées comme des camions volés, merci, mais c’est sans moi. Ça ne devrait pas être aux associations de s’occuper de la réinsertion des sans-abri, ou autres, c’est le rôle de l’État. Ce dernier s’en lave les mains et, hypocrite, arrogant, s’autorise même à soutenir ces initiatives. C’est donc pleine de doutes, un peu colère, que je me suis rendue à Orsay (Essonne) pour la sélection de l’équipe de France des sans-abri, un samedi de janvier, dans un froid de gueux… Quand j’en suis repartie, les doigts, le nez et les pieds gelés, j’avais un peu moins froid, une douce chaleur au cœur. J’ai pensé : « La vache, y a encore des gens biens ! »

Le but de cette Coupe du monde, la Homeless World Cup (HWC), créée à l’initiative de l’Écossais Mel Young en 2003, est, d’une part, la réinsertion sociale par le sport et, d’autre part, la volonté de changer le regard sur les sans-abri (voir encadré). Pour avoir une chance d’être champion du monde, il ne s’agit pas de dormir sous une tente Quechua et de se pointer au stade. Nan… Il y a derrière l’événement un travail inter-associatif colossal coordonné par le collectif Remise en jeu, organisateur pour la France depuis 2006, date de la première participation à la HWC. Chaque postulant, n’importe où en France, « étant ou ayant été en situation de précarité dans l’année », doit se rapprocher d’une structure sociale (Emmaüs, Secours catholique, La Mie de pain…) qui le prend en charge « footballement » parlant (attribution d’un référent, entraînements réguliers…).

Avant Orsay, une première sélection a eu lieu en novembre dernier à Clairefontaine, oui, le prestigieux Clairefontaine : 300 participants des quatre coins du pays, en majorité des hommes – car, si la compétition est mixte, peu de femmes y participent –, se sont affrontés. « Le principe de cette sélection est qu’il n’y ait pas d’exclusion, que tout le monde puisse tenter sa chance », expliquent Jérôme Le Du et Élodie Bordrie,  responsables de Remise en jeu. Ensuite, les joueurs sont sélectionnés selon un double critère : « Aptitudes sportives mais aussi psychiques : sont-ils assez solides et pugnaces pour aller jusqu’au bout de l’aventure, jouer collectif… » Bref, c’est du sérieux.

Ce jour-là, à Orsay, on le sent bien. Les joueurs passent la deuxième sélection, et dernière pour la plupart. Accompagnés de leurs référents, tous sont déjà en tenue et s’échauffent sur la pelouse. Blacks, blancs, beurs : la France multiple. Des gueules cassées, des visages d’anges. « Il y a une chance derrière tout ça », dit Hamza, qui vient de Nantes. On distribue les numéros, on forme les équipes. Un petit moment de flottement lorsqu’on va expliquer les règles de l’urban foot. Ah oui, j’ai oublié de préciser qu’il ne s’agit pas de foot traditionnel, mais d’une nouvelle déclinaison « très spectaculaire, physique et où il y a beaucoup de buts ». L’urban foot se joue à quatre contre quatre, un gardien de but et trois attaquants. Ensuite, ça se complique : on attaque à trois mais on défend à deux. Comprenne qui pourra. Mais s’il y a bien un truc à comprendre au moment où les joueurs se mettent à frapper dans le ballon, c’est que ces gars-là de tous âges (minimum 16 ans) et de toutes origines oublient leur condition de précaires. Tout le monde est à donf ! Arbitres et sélectionneurs se consultent. « T’as vu le 15 là-bas, ce qu’il est vif, je l’avais repéré à Clairefontaine. Mais il joue trop perso », confie Sandrine (2) à Areski. Ce dernier a participé à la HWC 2009, au Danemark, il a souhaité revenir dans l’aventure, mais de l’autre côté (on ne peut participer qu’une seule fois à la coupe). Tous deux remplissent des tableaux de notes avec attention. Ensuite, les sélectionneurs les rapprocheront et… les vainqueurs sont ? Réponse dans les semaines à venir. Et pas le temps de trop angoisser, il faut filer dans les vestiaires, se doucher en vitesse, car ce soir ils sont tous invités à aller assister au match PSG-Sochaux, au parc des Princes. Emmanuel Petit, un des deux parrains avec Lilian Thuram, les attend (voir encadré).

Maintenant, la balle est dans le camp de Remise en jeu : « Nous devons sélectionner quinze joueurs qui viendront un week-end par mois s’entraîner ensemble, on va aussi les embarquer pour une semaine de cohésion à Tignes en avril. Il est très important de les habituer à vivre ensemble, à adopter des règles d’hygiène de vie difficiles à respecter lorsque l’on est exclu. »

Et ensuite ? Comment ça se passe, une Coupe du monde des sans-abri ? Eh bien, comme une Coupe du monde de footballeurs avec abri. Près de soixante-dix pays se retrouveront au Champ de Mars, à Paris, en août, défilé des délégations avec le drapeau, cérémonie d’ouverture, Marseillaise et tout le tralala. Faut les voir porter haut le drapeau : « On représente la France ! » Cette manifestation sera aussi l’occasion d’un grand colloque international sur les problèmes de l’exclusion.

Après la Coupe, le retour à la vie normale – et donc pas terrible – peut être difficile pour les joueurs, mais Remise en jeu et toutes les associations continuent le boulot d’accompagnement. La plupart des anciens joueurs tiennent à être là lors de la Coupe suivante, à aider les petits nouveaux. « La Coupe du monde fonctionne comme un levier, beaucoup nous confient qu’ils ont retrouvé une estime d’eux-mêmes, l’un d’eux m’a dit : “Je me suis senti reconnu, j’ai plus confiance en moi et le désir de stabiliser ma vie” », explique Jérôme Le Du. Avant d’ajouter à voix basse : « C’est ma plus belle expérience d’éducateur. » Pas étonnant. Allez les bleus ! On vous soutient et on ne va pas vous lâcher. Rendez-vous au mois d’août !

À voir
Du bleu dans les yeux de Thomas Risch et Jérôme Mignard.
(Disponible sur http://www.artevod.com/bleudanslesyeux)
Renseignements : http://www.remiseenjeu.org

RENCONTRE AVEC EMMANUEL PETIT
Emmanuel Petit a toujours été très actif – bien que très discret – dans le milieu associatif. « C’est un besoin vital. Cela vient de l’éducation que j’ai reçue. C’est aussi une tradition dans les clubs anglais, où j’ai beaucoup joué, de s’impliquer dans le tissu social.» La HWC, il connaissait et il avait hâte que ça arrive en France. « J’ai demandé à Tutu [Thuram, ndlr] de me rejoindre dans ce projet, j’ai dû lui expliquer les tenants et les aboutissants, car il avait peur du côté bling bling.» Hyperactif, passionné, il ne mâche pas ses mots : « On m’a collé très tôt une image de rebelle, simplement parce que j’étais écoeuré par le laxisme des autorités envers les dérives du foot professionnel. Quand ce dernier est entaché, c’est tout le foot amateur qui casque, or, il a vocation d’insertion sociale.» En ce qui concerne son engagement dans cette Coupe du monde, il ne s’agit pas d’apparaître sur les photos et de rentrer chez lui. Au contraire, les photos, il s’en passerait bien, mais comprend que son nom, celui de Thuram ou d’Arsène Wenger (président du comité) peuvent aider la cause. Leur objectif commun est d’aller encore plus loin et de créer un Centre national d’insertion par le sport et la culture : les entreprises engagées dans la Coupe du monde (Geodis, Crédit agricole, Française des jeux) ont donné leur accord de principe pour y participer. Il rêve d’un grand projet
transversal où culture, éducation nationale, structures sociales, santé et sport se mêleraient. «À partir du moment où l’on est unis, ça marche! Je fais difficilement confiance aux gens, mais j’ai foi en l’humanité.» Il manque 350 000 euros pour boucler le budget? Pas de problème, il fait jouer ses réseaux et part en quête des primes de match que nos bleus de l’été dernier doivent toucher et redistribuer. Ne craint-il pas une récupération politique ou mercantile? « Je les ai prévenus, le jour où ça devient ça, je m’en vais ! » Il s’en porte garant.

« Il est très difficile de faire coïncider le terme homeless défini par l’Unesco avec celui de sans-abri. Il s’agit de toute personne n’ayant pas de toit fixe, SDF, personne hébergée, en cure de désintoxication, réfugié politique… ou en risque de marginalisation. Il n’y a pas de SDF, ce n’est pas une condition mais une situation et on ne réduit pas un être humain à une situation.» Fernando Segura Trejo prépare une thèse de doctorat sur cette Homeless World Cup et suit la manifestation depuis 2007. Il était persuadé que le sport, le foot en particulier, était un facteur d’intégration sociale. Ses investigations le confirment.

Photo : Christophe MEIREIS

Publié dans Causette #13 – Mars/Avril 2011

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