Je suis Mesrine !

La vache, la pure vie que j’ai eue, aujourd’hui ! Je suis presque devenue quelqu’un, et pas de la gnognotte, je vous prie : pendant quelques instants, j’ai été Jacques Mesrine. Je le jure ! J’en frémis encore… de plaisir, de rage… et d’humiliation.

Je vis à Paris. Aujourd’hui, samedi, je prends exceptionnellement la voiture. Je dois amener un meuble à une amie. Opération réussie, grignote, papotage, bisou à la prochaine. Je reprends ma brave Modus. Il est 18 heures, il fait déjà nuit, il pleut à verse et tout le monde a dû se donner le mot question mobilier car c’est embouteillage sur embouteillage. J’arrive péniblement au boulevard Barbès. Je le vois depuis au moins vingt minutes. Il me reste quelques mètres. Feu rouge, feu vert… Point mort. Tout le monde veut aller à gauche, une aubaine car moi, c’est à droite que je dois prendre. Plus que trois mètres, mais encore un quart d’heure pour les parcourir. Rouge, vert, rouge, vert, et hop, j’enclenche la première, je vais réussir à passer la seconde quand des coups pleuvent sur le toit : grêlerait-il des pierres ? Simultanément, les mêmes coups contre ma portière. Un flic se jette sur le capot, il hurle. Côté gauche, une fliquette. On dirait Hulk, elle essaie de tirer la bagnole en arrière de toutes ses forces. J’ouvre ma vitre, me mange un litre d’eau. « Garez-vous dans le couloir de bus ! Vite. » Doit y avoir un fou avec un fusil quelques mètres plus bas et ces deux-là, au péril de la leur, me sauvent la vie… Pays chéri ! Tu parles, Charles. « Alors Mademoiselle, ON sait pourquoi on se fait arrêter ?! » Heu, non, ON sait pas… « Réfléchissez ! » me dit l’un tandis que l’autre furète autour de la bagnole… Merde, j’ai fait un truc grave. Mais quoi, bordel ? Je réfléchis, repasse les choses de ma vie en quatrième vitesse. Rien, tellement rien que d’ailleurs, pour la première fois, je prends conscience de sa platitude (penser à changer de vie)… « Vos papiers ! » .

Ils sont repartis avec, m’ont laissée dans la voie de bus. Je me suis fait klaxonner et insulter pendant trente minutes. Je suis fébrile, excitée. Une erreur judiciaire se prépare : ils vont me menotter, me garder à vue, me torturer sans doute. L’aubaine ! Je suis  journaliste. Ne pas le leur dire. Je vais être « embeddée » au commissariat ! Yep. Le papier que je vais écrire ! Préparons les secours, on ne sait jamais. J’envoie des textos afin de préciser ma position. Tu me reçois, Tango Charlie ? Gnark, je rigole ! Ouuuh, les gros bœufs qui se sont gourés de gibier ! Ah, ben tiens, revoilà Dupond et Dupont. Ils cognent au carreau. Pas de menottes, je suis déçue. « Alors, ma petite dame, on sait pourquoi on a été arrêtée ? » Alors là, je sens bien qu’ils savent que je suis pas Mesrine. « On n’a pas grillé un feu par hasard ? » me rigolent-il à la face. De surprise, je pète avec la bouche : pppptttt…

Je reviens sur Terre – difficile lorsque pendant demi-heure, on est devenue une infiltrée – « Le feu de la petite rue, là-bas ? » Je jure que quand je l’ai passé, il était vert. « Ben oui, Madame, mais quand on s’est engagée sur le boulevard, il était repassé au rouge ! » Je conteste que peut-être, mais que j’ai mis un quart d’heure à rejoindre ce putain de boulevard et que donc il a dû repasser au moins quinze fois au rouge… Je me tâte : je leur balance que j’ai pas une tête à 360° de rotation et qu’ils feraient mieux de s’occuper de la circulation ? Le son des textos me calme. Merde, il faudra leur avouer, aux copains. Les deux gougnafiers m’ont tendu des PV tout mouillés… Ils avaient trop la confiance : « Alors, on a compris, maintenant, hein ? Voilà Madame, au revoir Madame », insistent-t-ils. Nan, je ne serai pas polie. Je serre les dents : 90 euros et un retrait de points.

Je suis repartie minable, ruinée, énervée, en retard et stupide. Un abus de zèle tellement banal dans ce pays où les poulets caquettent si fort depuis déjà sept ans. Pas de quoi faire un papier.

Illustration : Stéphanie RUBINI

Publié dans Causette #7 – Mars/Avril 2010

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