5 résistants face au vent !

La crise les a licenciés, leur lutte les a propulsés à la une de l’actu. Causette les réunit pour la première foi s et tend l’oreille…

Préambule

Montreuil (93). Il est 8 heures, il neige, il fait très froid. Il fait si sombre que l’on dirait la nuit. Nous nous activons dans cet immense atelier. Dresser la table, préparer le repas, pousser le chauffage, installer les machines, monter les lumières et vérifier une dernière fois les magnétos.
Un poil d’angoisse et d’impatience dans l’air.
– Trois poulets, t’es sûre que ça ira ? C’est que ça doit bien manger, des gars comme ça !
– Hé toi, arrête avec tes préjugés !
– Préjugés ? Ça va pas, la tête ?
– T’as pas oublié la nappe ? On a assez de verres ?
Ils arrivent bientôt, pour le déjeuner.

Les noms de leurs boîtes évoquent des oiseaux rares, des films d’anticipation, des héros shakespearien ou nous renvoient à la douce sécurité de l’enfance : Molex, Continental, Freescale, Trèves, ArcelorMittal, Caterpillar, New Fabris, Lear, Chaffoteaux, Goodyear, Philips… Des noms devenus aujourd’hui ceux d’usines mutilées, liquidées,
fermées, remballées. Circulez…
Ils se déplacent en bandes et ont des manières de bad boys : ce sont les salariés licenciés, éjectés, sacrifiés sur l’autel du tout rentable. Ils marchent beaucoup, sont toujours en colère, mal rasés et si fatigués. On voit bien dans leur regard qu’il y a un truc… une flamme, une rage, un désespoir. Quelque chose qui tremble jusqu’à nous.

Ils sont beaux ; on les veut, « nos prolos ». Ça nous chatouille et ça nous gratouille… Ça fait des mois qu’on les suit dans les médias, qu’on observe : du sol monte une masse jusqu’ici silencieuse et qui explose. On les veut, mais on hésite… On ne veut pas abuser d’eux (quoique !), de cette fraîche notoriété. Ne pas en faire des bêtes de foire, les réduire à des épiphénomènes médiatiques et exotiques. C’est que Causette a encore des pudeurs de jeune fille. Ne pas utiliser son prochain à des fins personnelles ou mercantiles. Mais
on veut en savoir plus. Des questions nous taraudent, on ne trouve les réponses ni dans la presse, ni sur Internet.

Ça fait quoi, dis-moi ?
Quand on t’annonce que ton usine ferme et que tu bosses là depuis vingt ans ? De passer à la télé ? On te reconnaît dans la rue ? Et ta femme, tes gosses, ça leur fait quoi, quand tu rentres presque plus parce que t’es à l’usine jour et nuit pour sauver ta boîte et ton honneur ? Hé, et maintenant que c’est fini, que t’as plus de boulot, tu fais quoi de tes journées ? Ça va être quoi, ta nouvelle vie : reprendre celle d’avant ? Tu crois que c’est possible ? Tu reviendras vraiment à la pêche ? Et dis-moi, au fond, t’as gagné ou t’a perdu ?
Alors on a foncé. On est allé piocher nos combattants dans les luttes les plus emblématiques de ces deux dernières années. Les contacts sont pris, le dialogue établi.
Le plus dur à faire passer, c’est la séance photo, d’autant qu’on leur demande leur taille de vêtements !
– Poser pour Causette ? Mais c’est quoi, Causette ?
– Un mag féminin.
– Ah non, non non ! Moi, je veux pas être pipolarisé !
– Ah non ! Ce n’est pas un féminin habituel. Disons que c’est plutôt…
– Oh putain, des féministes ! Mais je suis le plus grand des machos !
– Ce sera parfait !
Nan, on ne dira pas qui des cinq prononce ces phrases inoubliables. Il nous verse de l’argent depuis en échange de notre silence.
Mais tous acceptent et aucun n’hésite à traverser la France depuis Toulouse, Ploufragan, Clairoix ou Châtellerault pour nous rejoindre, pour se rejoindre. L’un d’entre eux aura même séché une AG : « Ça me paraissait important que l’on se rencontre, que l’on  change, c’est une façon de faire avancer la lutte. »

Ils arrivent, et plutôt en avance (ah, c’est pas des Parisiens !) : on est à peine prêts, y’a de l’électricité dans l’air toujours enneigé.
Joël, de Chaffoteaux, est prem’s. En attendant ses collègues, il nous dédicace le beau calendrier des Full Monty de la chaudière : tous les Chaffoteaux à poil ! Lui, c’est
le mois d’août. Ouh, il fait chaud !
Puis arrivent Guy, de New Fabris (sans ses bouteilles de gaz), Didier, de Freescale (qui ne nous retiendra pas en otage), Alexis, de Molex (sans ses oeufs) et Xavier, de Continental, la grande gueule de l’année (1) (qui ne traitera personne de racaille (2) et ne saccagera rien en partant).
Poignées de main et embrassades émues sont échangées. À partir de cet instant et pendant près de six heures, ces cinq hommes ne cesseront de se raconter, de comparer leurs luttes, de s’invectiver, de se foutre gentiment sur la gueule… Ça grand-éclatera de rire, de voix, de verre avec parfois, à la chute d’une phrase, quelques larmes silencieuses. Nous aurons, avouons-le, souvent beaucoup de mal à maintenir le flot de nos questions et à ramener nos marins déchaînés sur le pont de l’interview. On restera ensemble longtemps après avoir coupé les magnétos, à boire les dernières bières en tentant de
faire un monde moins pire, voire meilleur. Ce moment-là n’était pas joyeux, il était solennel. Intime. Offert en toute confiance par ces hommes qui voudraient penser qu’ils
ont gagné quelque chose même si, au fond, et là ça nous concerne tous, « on ne peut plus perdre puisque c’est déjà fait (3) ».
Cette fois, il fait vraiment nuit.

Place à quelques extraits de cette rencontre inédite.

1. Titre décerné par les auditeurs de RMC.
2. C’est ainsi que ce militant CGT a qualifié Bernard Thibault.
3. Noir Désir, Gagnants / perdants.

Saison 1 – l’enfumage

Pimprenelle et Nicolas / Vous nous endormez comme ça / Le marchand de sable est passé

Xavier : Le jour où on t’apprend la fermeture de ton usine, c’est un peu comme quand t’apprends que tu es cocu. Tu te dis : « Ah ouais, d’accord, je comprends mieux. » Tu réalises que pendant des mois, ils font en sorte que la production se casse la gueule. Chez nous, depuis 2007, y’avait des rumeurs sur la fermeture de l’usine. On a fait venir le big boss en novembre 2008, il a affirmé que c’était des conneries. Puis ils nous ont mis neuf nouvelles machines, alors que le prototype ne marchait même pas ! Elles tournaient mal, faisaient peu de pneus. On sait maintenant qu’on les a mises au point pour qu’ils puissent les envoyer dans les usines de l’est. Le 11 mars 2009, à 8h30, je reçois un coup de fil du directeur : « Il faut venir à 11 heures, réunion extraordinaire. » Quand j’arrive, je reçois un appel de France 3 Picardie : « On vient d’apprendre que votre usine ferme, vous confirmez ? » De colère, on est rentré dans la salle où le CCE était déjà réuni. Rien qu’en voyant leur gueule, j’ai compris. Pourtant, à 9h30, ils venaient d’embaucher un nouveau ! La première parole du directeur international a été : « Il faut que vous essayiez de comprendre les actionnaires ! » Je lui ai envoyé mon paquet de Kleenex à la gueule !

Joël : Chez nous, avant l’annonce des licenciements, on a mis au point une chaudière sur une nouvelle chaîne. Aujourd’hui, ils la démontent pour la mettre en Italie. Alexis : Fin 2004, quand Molex nous a rachetés, j’ai dit : « Ça y est, la logique financière est là, on est mort. » Pourtant, on a continué à gagner de l’argent, on nous disait même qu’on était le top européen ! Deux mois plus tard, le 23 octobre 2008, on nous annonce la fermeture
du site ! Là, tu prends un gros coup de bambou sur la tête !

Didier : Depuis quelque temps déjà, 230 ingénieurs en téléphonie mobile ne travaillaient plus. On se demandait pourquoi la direction ne parlait pas de plan social. Le 22 avril 2009, ils ont annoncé que ce groupe-là allait être supprimé et que la production sur le site de Toulouse serait supprimée aussi, mais fin 2011. Quand ils ont annoncé les licenciements, on a choppé la revue Entreprises et Carrière où notre DRH disait : “Oh ben
depuis 1998, on avait prévu de fermer” !

Xavier : Je vais fermer ta boîte et en plus, je vais te laisser mariner pendant deux ans ! Ça me fait penser à mon père qui me disait : « Va dans ta chambre. Je te préviens dans deux heures, je vais te mettre une branlée. » Pendant deux heures, je peux te dire que
je flippais. Mais y’avait pas de branlée au final. Tandis que là…

Saison 2 – C’EST LA LUTTE

Il faut pas se faire d’illusions / Mais c’est mieux debout pour l’action

Xavier : Le premier jour, j’ai pris le micro et j’ai dit : « Il n’y a plus de syndicat. Chacun d’entre vous représentera une voix, la sienne ». J’ai appelé Roland Szpirko1 à la rescousse. Deux heures après, il était devant l’usine. Il nous a soutenus jusqu’au bout. La stratégie, ça a été lui. Dans les négos, c’est lui qui nous disait : « Vous ne sortez pas tant que vous n’avez pas une nouvelle date » ou « Là, vous proposez un chiffre. S’ils disent non, vous vous cassez ». On a tout de suite monté un comité de lutte. On faisait des AG tous les jours. Je me suis rendu compte bien après que c’est ce qui nous avait sauvés.
On a donné à la base le pouvoir de décider. Sauve ta peau toi-même. Dans 80 % des grands conflits, c’est les syndicats qui ont enculé les ouvriers.

Joël : Pareil. On faisait des AG tous les jours. On a réussi à fédérer les deux cent six  ouvriers parce qu’on demandait à chacun son avis. Du coup, sentant leur importance, ils étaient présents.

Didier : C’est l’AG qui décide et les syndicats sont au service de l’AG. Une fois, les CRS étaient venus nous dégager de l’usine : on a même fait une AG pour décider si on devait les tarter !

Guy : Chez Fabris, tout a été voté par les salariés. On était qu’à deux AG par semaine, car chez nous, ça n’a jamais été des combatifs. On les appelait même, avant, les moutons de Châtellerault. Par contre, quand il a fallu voter les 12 000 euros de prime de  licenciement, là, tout le monde est venu !

Joël : Quand on nous a annoncé les licenciements, on ne pouvait voir personne. Le directeur était en Italie(2). On n’avait pas de directeur d’usine. Les réunions se sont toujours faites à Paris. Nous, on aurait voulu avoir quelqu’un en face…

Alexis : Dès le début, on a dit à la direction locale : « Vous êtes des boîtes aux lettres, on veut avoir à faire aux décisionnaires. »

Saison 3 – quand la violence flatte les médias et vice-versa

Il y a la chair à canon / Il y a la chair à spéculation / il y a la chair à publicité

Xavier : Si le média n’est pas là, il n’y a pas 80 % du résultat. Les médias se sont servis de moi autant que je me suis servi d’eux. À part avec TF13, tout s’est très bien passé.

Joël : Nos premières manifs à Saint-Brieuc étaient dirigées contre le préfet, la région. Les actions, comme le calendrier ou le CD, c’était pour attirer les médias.

Alexis : Les médias, ça aide à amplifier les revendications. On voulait garder la boîte. On a été jusqu’à la séquestration.

Xavier : Tu parles d’une séquestration ! Aujourd’hui, c’est du baby-sitting. Le gars, il a à bouffer, il répond aux interviews… À l’époque, dans la sidérurgie, le mec, il n’avait pas à bouffer, il se chiait dessus… C’était de la vraie séquestration !

Alexis : C’est vrai qu’ils ont passé la nuit avec nous, tranquilou ! On leur a donné des pizzas, des pieux… Ils venaient de nous dire qu’ils avaient cloné notre usine aux États-Unis, que si on ne se remettait pas au travail, ils fermeraient l’usine. On a dégoupillé. On s’est dit : « Ça va faire un coup médiatique ». Il fallait porter ça au niveau national, pour forcer notre cher gouvernement à agir. En une heure, on a eu un parterre de camions satellites.

Didier : Après cette histoire-là, nous aussi, on a séquestré notre patron, comme tout le monde ! Il ne lâchait rien sur les indemnités, il avait 150 personnes autour de lui. Deux heures après, on a la compagnie de CRS qui déboule dans l’usine ! Ils ont poussé tout le monde, maman, mémé… Ils ont réussi à extraire le patron.

Guy : On s’est d’abord battu pendant six mois pour garder notre emploi, sans médias. Puis on a appris la liquidation, alors on s’est battu pour les primes. On occupait déjà l’usine, il fallait faire quelque chose de plus fort. Je me suis remémoré un collègue de la CGT, de la fonderie des Ponts-de-Cé. Les salariés avaient mis une bouteille de gaz. J’ai dit : « On pourrait faire ça ». Le lendemain, j’arrive à 5 heures du matin. Et là, je vois des bouteilles de gaz partout. Elles avaient été mises par les collègues de nuit. Ces gars-là, je
les remercierai toute ma vie. Sur le coup, ce n’était pas pour être médiatisé. C’était
la colère. Mais les médias ont rappliqué…

Xavier : Ah oui, les journalistes ont même dit que c’était du flan, que les bouteilles étaient vides. Ils savent pas qu’une bouteille de gaz ne pète que vide ! Faut vous renseigner, les gars ! Nous, on est allé à la sous-préfecture attendre la décision du tribunal qui devait se prononcer sur la suspension du plan social. On était sûr de gagner, on a fait venir les médias, le but étant de déclarer : « Maintenant qu’on a gagné, on veut une date de négo, une réunion tripartite entre l’État, Continental International et les syndicats. » J’appelle Philippe Gustin4. Sa secrétaire me dit : « Monsieur Gustin n’a pas de temps à perdre avec vous, il n’a rien d’autre à vous dire. » Une demi-heure après, on apprend qu’on a perdu. C’est fini, l’usine va fermer. Les mecs explosent ! C’est le saccage.
L’État s’est dit: « Merde, on a fait une connerie ». Parce que deux heures après, Chatel annoncela tripartite !

Saison 4 – Voilà, c’est fini

Les dégâts, les excès / Ils vont vous les faire payer / Les cendres qui resteront / C’est pas eux qui les ramasseront

Joël : La direction a proposé une prime de 25 000 euros, un an de reclassement, un an de mutuelle et des dispositifs de retraite amiante. Quatre jours après, il y a eu un vote, la majorité a accepté. Moi, j’étais un peu amer. J’aurais préféré continuer la lutte. Quand tu perds ton boulot, la prime ne compense pas tout.

Alexis : Il y a des choses qui te rendent malade. On a gagné tous nos procès pour rien. Molex s’est assis sur les quatre décisions de justice mais après onze mois de lutte, les salariés sont fatigués, ils veulent passer à autre chose.

Xavier : Ouais mais aujourd’hui, passer à autre chose, c’est passer au chômage.

Guy : Le 31 juillet, le sous-préfet nous propose 12 000 euros de prime de licenciement. On procède au vote, ce chiffre est accepté à 90 %. Voilà, c’est fini. C’est pour ceux qui ont trente ou quarante ans de boîte que c’est le plus dur. Ils se sont mis à pleurer.

Xavier : Le 25 juin, on a signé le protocole de fin de conflit. 50 000 euros pour tout le monde – même le gars embauché à 9h30 ! – plus mutuelle et congé de reconversion. Là où je suis fier, c’est que six mois après, pour le procès5 du saccage de la sous-préfecture,
il y avait encore cinq cents mecs à l’AG pour soutenir les six Conti. On a reçu des chèques de soutien d’Allemagne, du Mexique, d’Italie. Il y a même deux petites vieilles qui ont envoyé des chèques de 100 et 300 euros, malgré leur maigre retraite. Ça vaut toutes
les manifs, toutes les grèves du monde. C’est ça, la solidarité ouvrière. Je suis fier de ça. Même si on n’a pas pu sauver notre boîte. Il n’y a qu’une loi qui pourrait interdire qu’une entreprise qui fait des bénéfices licencie…Et encore, faut que les mecs aient des couilles.

Didier : Cette perspective politique n’existe nulle part.

Saison 5 – Vie privée

Ô mon ami Ô mon frère tout ce nerf / Perdu pour la guerre

Didier : Nous, ça va faire un an qu’on lutte. C’est très,
très dur pour nos femmes.

Xavier : Pour les femmes, avoir un mari en lutte, c’est pire qu’être trompée. Il y a des couples qui explosent de partout : « Et bien, va t’amuser avec tes copains ! » Le concubin – car c’est pareil à l’inverse pour les hommes – qui n’accepte pas le combat de l’autre, son couple est foutu. Moi, la chance que j’ai eue, c’est de ne pas vivre avec ma copine, mais elle me soutenait, venait dans les manifs. On ne vit plus que pour la lutte. Le premier mois, j’ai dû dormir en moyenne deux heures par nuit. La première semaine, j’ai perdu six kilos. Mais c’est peut-être le moment de ma vie où mes enfants ont été le plus fier de moi.

Alexis : J’ai jamais passé autant de temps à l’usine. C’était encore plus dur que lorsque je faisais les trois huit. Mon épouse l’a compris. C’est surtout mes enfants qui l’ont très mal vécu, en particulier ma fille de 9 ans. Elle faisait des crises de larmes, avait très peur. Elle demandait : « Pourquoi papa passe à la télé, pourquoi il jette des oeufs ? »

Didier : Moi, j’ai pas mal retrouvé mon fiston. Je ne l’ai pas vraiment élevé parce qu’avec sa mère, on s’est séparés quand il avait deux ans. Il était sur le conflit avec ses potes. Il a compris, il a vu comment on travaillait. Ça faisait vingt-cinq ans qu’il ne me voyait que
galérer. Je crois qu’il a pris le virus !

Guy : Pendant plus de six mois, ma femme ne m’a pas vu. J’étais dans un état second. Parfois, je restais plusieurs jours dans l’usine. J’avais même plus envie de… Je dormais mal. J’avais la tête à ce que j’allais dire le lendemain en AG pour que les autres restent mobilisés. J’ai pris dix ans.

Alexis : Ça use. Je n’avais pas un seul cheveu blanc il y a un an et demi. Mon prochain patron risque d’en prendre plein la gueule. Mon épouse a peur que l’étiquette politique me ferme des portes.

Saison 6 – Dommages collatéraux

Le spectacle est terminé / Maintenant c’est foutu, ça fait joli dans ton c…

Guy : Pendant la lutte, toute la population était avec nous. Quand j’allais chez Leclerc, les gens me disaient : « C’est bien, Guy, faut les faire péter, ces bouteilles ». Les gars étaient très populaires sur Châtellerault. Et Dieu sait qu’on les a emmerdés avec nos manifs et
nos opérations escargots !

Xavier : On a été soutenu à la vie, à la mort. Mais le jour où on a eu les 50 000 euros, les gens sont devenus jaloux, on était des nantis.

Alexis : Notre dossier a été tellement médiatisé que les gens se sentaient concernés, on a eu le soutien de toute la région. Avec la prime, maintenant, quand tu croises l’artisan de Villemur, il ne te crache pas à la gueule, mais pas loin…

Joël : La plupart des calendriers ont été vendus et achetés par la population, mais c’est vrai que lorsqu’ils ont appris que l’on aurait 25 000 euros, il y a eu quelques critiques.

Saison 7 – et maintenant ?

Sachez que profond dans nos coeurs / On n’arrête pas le progrès / On garde un oeil éveillé

Joël : Je n’ai pas encore assez de recul. Je suis dans ma période de préavis de licenciement, puis serai au chômage, et enfin en préretraite amiante. Pour l’instant,
on est encore ensemble. Hier, j’étais à l’usine. On a une AG en mars. On est même invité dans les collèges pour expliquer notre lutte ! J’ai des camarades qui n’ont rien, le boulot, c’était leur vie. C’est inquiétant de couper les ponts brusquement. Il y a une colère après
la lutte, plus sourde mais plus dure. Et on est seul.

Guy : Je me présente aux régionales. En octobre, Ségolène Royal m’a contacté pour me voir personnellement.

Xavier : Elle veut coucher ?

Guy : Je te dirai pas, tu verras dans Voici ! Ou alors dans Causette ! Donc elle m’a proposé d’être sur sa liste. Je lui ai d’abord dit que je ne comprenais pas, que j’étais très loin de ses idées. Elle m’a dit : « Moi aussi ». Mais elle voulait faire une ouverture à gauche, me charger d’un travail : aller voir les entreprises en difficulté pour faire remonter leurs problèmes. Je lui ai dit que ce qui serait bien, c’est d’aller les voir avant !

Xavier : Moi non, je me présente pas. Duflot m’a vaguement proposé. Sinon, y’a eu aussi des éditeurs, des réalisateurs. J’ai pas envie qu’on dise que je profite de la situation. Et puis je me sens autant vert, rouge que noir aujourd’hui. J’aime être un électron libre. On
verra. Entrer en politique maintenant, ça me détruirait plus que ça ne m’apporterait. Je le ferai le jour où les gens pourront contrôler les élus. Je veux surtout me protéger.

Guy : Mais, s’il y avait plus d’ouvriers comme nous en politique, est-ce que ça ne changerait pas ?

Xavier : Non. T’auras ta bagnole, tes 2 500 euros par mois, et puis on t’expliquera : « Écoute, si t’es pas content, tu retournes dans ton usine. » Et tu fermeras ta gueule.

Guy : Mais non…

Xavier : Attends, tu votes NPA, tu te présentes avec Ségolène Royal, il y a de quoi rigoler !

Alexis : Moi, je milite au NPA et ils m’ont proposé d’être sur leur liste aux régionales. J’ai accepté. Il y a deux autres Molex sur ces listes, l’un au PS, l’autre au Front de gauche.

Didier : On a tous fait de la politique en 2009 : faire du syndicalisme, c’est faire de la politique.

Epilogue

Pas de leaders triomphants / On s’ra jamais des gagnants ni des perdants

Xavier : On n’a pas gagné, on n’a pas tout perdu, et surtout pas l’essentiel : notre dignité.

Guy : On a gagné notre dignité, notre honneur. On s’est battu. Nous, on peut se regarder dans une glace.

Didier : On a fait ce qu’il était normal de faire.

Joël : On a lutté pour l’emploi et pour récupérer ce que l’on pouvait. Je ne vais pas dire que je ne regrette rien. On reste un peu amer.

Guy : De toute façon, on est des ouvriers et on restera des ouvriers.

Propos recueillis avec Julia PASCUAL

Extraits de Gagnants/Perdants de Noir Désir

Photos : Christophe Meireis

1. Militant de LO qui a dirigé, de 1993 à 1996, la violente lutte des salariés de Chausson Outillage.
2. Chaffotteaux et Maury est une filiale du groupe italien MTS.
3. C’est à partir des images non floutées de TF1, pendant le saccage de la sous-préfecture de Compiègne, que les Contis ont été assignés en justice et condamnés.
4. Directeur de cabinet de Luc Chatel, alors secrétaire d’État à l’Industrie.
5. Pour plus de détails sur le procès, voir Causette #6.

Publié dans Causette #7 – Mars/Avril 2010

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