On ne devient pas Bégaudeau impunément !

Fou de littérature, de rock, de foot et de ciné, il est l’auteur d’une dizaine de romans ou essais. On le retrouve dans des ouvrages collectifs tel La Politique par le sport ou comme réalisateur avec le collectif nantais Othon. Également critique littéraire et cinéma, il devient aussi acteur pour le film Entre les murs. Cet homme de gauche s’inscrit  désormais dans le paysage intellectuel et médiatique français. Au grand dam de certains : on n’échappe pas à Bégaudeau. Et pas uniquement pour des raisons littéraires.

Comment ce préquadra en est-il arrivé là ? Aucune recette ne paraît plus simple ! Son postulat était pourtant sacrément ambitieux : à 14 ans, puisqu’il aime les livres, le cinéma et le rock, il convient d’y consacrer le plus de temps possible. C’est tout ! « J’avais décidé, une fois pour toutes, que ce serait ça pour moi avoir une bonne vie. Comme récepteur ou émetteur. » Très bon élève, il devient professeur (agrégé) de lettres : « C’était un bon compromis. » Il joue et chante dans le groupe punk Zabriskie Point, plutôt bien coté à l’époque. Devient critique aux Cahiers du cinéma.

En 2003 sort son premier roman Jouer juste, qui lui vaut d’être reconnu comme écrivain. Puis après deux autres livres, il y eu Entre les murs. « Je ne voulais pas faire un livre militant, simplement je trouvais qu’il se passait des choses intéressantes à l’école, j’ai voulu le raconter. » On connaît la suite : l’adaptation du livre à l’écran par Laurent Cantet, la Palme d’or à Cannes et une courbe de célébrité fulgurante. Il entre alors dans un champ de mines médiatique. Bégaudeau reste un jeune animal à tête froide, opiniâtre, prêt à tout, y compris l’effronterie et le dédain, pour défendre ce territoire du plaisir bâti à la truelle. Des critiques éreintent son style ou le choix de ses sujets ? Pas grave, il les dézingue à son tour, maniant parfaitement le verbe et l’ironie. Il coupe la parole, raille, conteste avec irrévérence, allant jusqu’à la mauvaise foi. Il détraque les règles de la courtoisie bonhomme ou la fausse insolence de l’interview. Même quand on ne lui demande rien, il intervient. Il décontenance, il agace. Finkielkraut, Onfray ou Pierre Assouline s’en souviennent. Commence alors un drôle de ping-pong avec les médias. Bégaudeau est devenu le « bon client », l’avoir sur un plateau garantit le passage au Zapping, le succès sur Daily Motion. Bientôt, on ne parle plus ni de ses livres, ni de littérature, mais de sa « tête à claques ». Comment sortir aujourd’hui de cette ronde infernale ? Il ne paraît pas inquiet : « Il faut être malin, se glisser dans les brèches. Je veux continuer à défendre les livres, les miens et ceux des autres, et c’est uniquement pour cela que je réponds encore à certaines sollicitations. Je ne me rends pas aux interviews qui ne concerneraient pas la littérature. Je choisis. Quand j’accepte, on me trouve prétentieux, quand je refuse, je suis snob. » Mais ça n’a pas l’air de le déranger plus que ça. Il ne renoncera pas. Sûrement le plus irritant pour ses détracteurs.

Ces derniers lui reprochent – entre autres – la « pauvreté » de ses sujets. « On voudrait nous faire croire qu’on ne peut pas faire de grands livres sans grands sujets. Un bon sujet est un sujet qui intéresse l’auteur. Mon matériau est le réel, il est constitué de 8 milliards d’habitants. J’aime bien observer comment les gens se démerdent, comment une femme s’en sort avec un connard, comment un mec se tire d’une soirée glauque. Bien sûr, je fais partie de cette déambulation. Ce qui m’intéresse c’est de savoir comment vivre dans cette époque, dans sa propre vie… » C’est la trame de son dernier livre, Vers la douceur, qui traite de la difficulté de l’adaptation à l’autre, un roman où s’entrelacent des corps de jeunes trentenaires, des rencontres pipées, des bières sans fin et des sentiments banals. Alors pourquoi écrire dans son Antimanuel de littérature : « Il y a deux choses dégueulasses dans la vie, le mal de dos et la chanson française » ? Une vanne bien sûr, mais à balles réelles. Après tout, cette « nouvelle » chanson française ne traite pas d’autres sujets que de choses minuscules et universelles comme la rupture, la nostalgie, les embouteillages ou la gueule de bois. Bref, le réel, comme Bégaudeau, dirait-on. Pas d’accord : « Je trouve que cette chanson française manque de chien, de sexe, de vie. Ce n’est qu’un mou désenchantement du monde. » La tiédeur n’est pas son genre et là où il devient chaud bouillant – en dehors de sa passion nostalgique pour le rock – c’est lorsqu’il aborde la « grande aventure », la femme. Elle traverse tous ses livres. « L’ajustement avec l’autre sexe est compliqué et passionnant. » Il dit aimer se faire draguer, tout en assurant être responsable et bienveillant sur le sentiment, le sien et celui de l’autre. « Vous pourrez lire vingt livres, vous en apprendrez plus en passant un quart d’heure avec une femme. Les garçons sont éduqués au machisme et il faut en prendre acte pour y renoncer. » Ainsi n’hésite-t-il pas à affubler certains de ses héros mâles d’oripeaux machistes, ce qui lui vaut aussi d’être soupçonné « d’en être un ». « Je suis féministe, mon but est de devenir une femme libre ! » Il aime Christine Angot, Catherine Ringer, « les comiques femmes qui osent être vulgaires ».

Et Florence Aubenas : il a écrit Fin de l’histoire à partir de la conférence de presse qu’elle avait donnée après sa libération. « Ce qui m’a fasciné n’est pas tant ce qui lui est arrivé mais comment elle restituait l’événement, sans dramatiser, sans mettre en scène… Une
forme d’héroïsme moderne. »

Alors Bégaudeau, Don Quichotte ou Don Juan ? Un peu des deux. Un homme en quête, prêt à travailler et à tordre toute matière qui l’attire, jusqu’à la maîtriser. Mais, pour en faire quoi exactement ? Jouer et jouir davantage du matériau ? Ou jouir de la maîtrise en elle-même au risque d’une sédimentation de soi ? Pas sûr que Bégaudeau parvienne rapidement à la douceur qu’il appelle pourtant de ses vœux. « Ce moment de désarmement proche de la sagesse. » À moins qu’une succession d’instants puisse s’inscrire dans la durée.

Photo : Christophe MEIREIS

Publié dans Causette #3 – Juillet/Août 2009

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