La rue en string sur un tapis rouge

Présélection de Miss SDF Belgique

Élection de Miss SDF, brrrh, le concept faisait froid dans le dos. Cependant, l’organisatrice avait été charmante lors de divers entretiens téléphoniques et, du coup, la certitude d’une grande mascarade s’amenuisait. Elle voulait, sen-si-bi-li-ser ! Dubitative, Causette s’est rendue en cette froide journée d’hiver à Bruxelles assister à la présélection. Causette est comme Saint Thomas, elle ne croit que ce qu’elle voit.

 

Le rendez-vous est fixé le 14 février, à quatorze heures dans une salle de Fitness. Ça
commence bien ! Finalement, ce sera quinze heures, puis seize. Les journalistes sont nombreux, on se pose tous la même question : comment va se dérouler la journée ? Les filles seront habillées, maquillées, épilées ? On dit oui, on dit non, on n’en sait rien en fait. Enfin, arrive un groupe de trois jeunes nanas : c’est qui ? Les organisatrices ? Des SDF ? Question difficile à poser : vous êtes SDF ? Ah non, de l’organisation. Désolée. On tâtonne. Arrive enfin Mathilde, l’organisatrice, la porteuse de projet. Grande, blonde, la cinquantaine dynamique. Elle salue Causette d’un tonitruant « Bienvenue la France ! ». Sympa. Derrière elle, une autre grappe de filles, de tous âges, souvent déglinguées. Là, on se dit qu’on ne peut plus se tromper, les caméras tournent et les questions fusent. Mathilde interrompt tout ça d’un grand geste autoritaire : « Les questions sont pour plus tard. Les règles sont très strictes ». Ah bon ! C’est quoi les règles ? Et bien, c’est ça le problème, y’a pas de règles, elles s’édictent au fur et à mesure de la journée, dans un bordel joyeux au départ puis de plus en plus pathétique, jusqu’au malaise.

De quoi s’agit-il ?

Tout part de Mathilde. D’une part, elle a une fille Aline qui a concouru au titre de Miss Belgique, longue et jolie tige blonde de 18 ans. D’autre part, Mathilde se présente comme infirmière sociale, elle a un cœur qui bat et s’émeut de croiser tant de misère dans la rue. Que faire ? Eurêka ! Elle a trouvé : elle va organiser un concours de Miss, mais pour les SDF. Drelin, drelin. Le problème c’est que Mathilde n’a jamais réussi à relier vraiment ces deux idées. C’est breloque et ça le restera.

À l’automne dernier, elle entame une campagne sur Internet pour annoncer le lancement de Miss SDF, quelques médias relaient l’info, mais toujours pas de candidate. Forcément : les inscriptions doivent se faire en ligne et peu de SDF ont le Wifi. Mathilde a une nouvelle idée : l’affichage. Bon, un numéro de téléphone, mais le problème perdure : toutes les SDF ne sont pas appareillées. Bref… Au final, c’est en racolant à la gare de Bruxelles-Midi, ses propres connaissances et les services sociaux, qu’elle réussit à réunir une vingtaine de postulantes. Sa fille Aline soutient sa mère de tout son cœur… et aussi de son inexpérience.

La règle du jeu -la dernière en date du moins-, c’est que toutes les filles qui se présentent sont déjà sélectionnées, elles sont donc finalistes, elles auront un toit jusqu’au mois d’octobre 2009 où se tiendra l’élection de Miss SDF. Pendant ces quelques mois, Mathilde, Aline et la joyeuse troupe de bénévoles vont s’occuper d’elles. Comment ? Je ne sais toujours pas, ne posez pas tant de questions. Je sais qu’elles doivent leur réapprendre à marcher sur des talons, à aller chez le coiffeur, chez l’esthéticienne et feront le forcing pour obtenir le gros lot : un studio pour la gagnante pour une durée de un an ! Mais attention, elle devra faire preuve de volonté et de pugnacité. Et vouloir vraiment se réinsérer, parce que les tire-au-flanc on n’en veut pas. J’espère que c’est compris.

Bizarrement quand je questionne les candidates à propos de ces quelques mois qu’elles vont passer ensemble, les réponses sont floues et n’aboutissent qu’à une seule certitude : là, c’est sûr, elles passent deux nuits à l’hôtel. « C’est le grand challenge de les loger jusqu’en octobre » me confie l’un des organisateurs. Moi, j’ai l’impression que Mathilde a fait passer la cabane par-dessus le chien. Effet d’annonce, sans aucune certitude.

Donc, les filles sont arrivées, on les enferme dans le vestiaire, pour quoi faire puisqu’elles n’ont pas à se changer ? Pour les soustraire à la presse, pour les protéger car « elles sont émues ». Mouais, paumées surtout.

Le jury se met en place : Mathilde m’avait annoncé un sociologue. Pas vu. En revanche, arrivent Miss Flandres orientales, un père de famille (le mari de Mathilde en fait), les partenaires (une société de recyclage style Emmaüs), une dizaine de personnes, l’air un peu perdu, sauf le représentant du jury (voir encadré), sous les flashs.

Vient enfin le moment de… disons la présentation individuelle des candidates. Chacune marche jusqu’à la table du jury, elle tient à la main une feuille de papier où est inscrit son numéro au marqueur, elle fait un petit tour de piste puis retourne s’asseoir face du jury derrière lequel se trouve un grand miroir.
Chaque candidate doit se présenter, Mathilde sert d’oreillette, elles répètent :
« Je m’appelle Chantal et je vis en foyer grâce à Mathilde. »
Un « ooooh ! » d’émotion parcourt le jury.
Le jury est chargé de la sonder. Miss Flandres posera toujours la même question : « C’est quoi ton rêve ? » mais, à chaque fois, on dirait qu’elle vient juste d’avoir l’inspiration, elle hésite, porte sa main au front et tout à tout, s’illumine :
« J’ai envie de te demander…c’est quoi ton rêve ? »
Elle m’éclate.
– « Moi mon rêve si je serais sélectionnée, je prendrais toutes les filles SDF pour le cadeau de la Saint-Valentin ».
Ouaaaaah, frissons dans le jury, applaudissements. Aline va s’évanouir d’émotion, c’est sûr, elle est juste à côté de moi, je vais me la ramasser dans les bras.
Dans le jury, il y a un gars, ancien de la rue qui lui aussi pose toujours la même question, il se prend un peu pour la directrice de la Star Ac’. Lui, son truc c’est « demain », comment tu vois demain, tu feras quoi demain, c’est quoi demain pour toi ?
À Véronique qui vient de raconter l’agression dont elle a été victime, il martèle :
« Tu as du caractère, tu dois continuer à te battre. Mais j’ai envie de te demander, sois franche, écoute-moi bien, tu ne te sens pas étouffée par tes emmerdes ?
– Si, parfois, mais je me bats
– Je te remercie de ta franchise. Et demain, tu penses faire quoi ?
– Ben, j’attends de me faire opérer de l’épaule, car je fais de la peinture ».
Il est mécontent, elle n’a pas compris la portée symbolique de sa question. Retour dans les vestiaires.

Puis Isabella arrive, belle italienne, émue :
« C’est quoi ton rêve Isabella ? demande Miss Flandres orientales.
– Moi, c’est de sensibiliser à la maladie !
– Explique-toi mieux, conseille Mathilde à son oreille
– Et bien j’ai un cancer », s’effondre-t-elle.
L’ancien SDF prend la presse à partie :
« Comme il y a beaucoup de voyeurs aujourd’hui et bien soyez utiles, diffusez ! »
C’est à nous, journalistes, qu’il s’adresse. Jusqu’à la fin, nous subirons une grande confusion, un mélange d’attirance et de répulsion. « Poussez vous la presse ! », « Mais respectez les Miss enfin ! », « Aidez-nous, vous n’avez que ça à faire ! ».
« Vous êtes indécent ! » Prise de son interdite, puis autorisée, reculez, rapprochez vous…
Chantal, autre candidate, a travaillé dans un salon de coiffure : « ouahhhhh ! », s’émeut le jury, et a « aussi été caissière »
– « Noooon !? » Applaudissements.
Mathilde se penche à son oreille :
– « Vas-y, vas-y…
On est suspendu au souffle de Chantal, que se passe-t-il ?!
Chantal reste muette. Tel Jacques Martin à l’école des fans, Mathilde, à hauteur de visage :
– Vas-y, lance un appel à ta sœur Danièle… Elle l’a perdue de vue depuis des années.
Silence.
– Profites-en, la presse est là.
– Danièle, appelle-moi s’il te plaît, propose-t-elle en rigolant.
Délire dans le jury. L’ancien SDF nous met à nouveau en garde :
– J’espère que ça ne sera pas censuré ! »
Moi, je commence à manquer d’air. À ne plus me sentir bien du tout. Une vieille nausée me saisit. ça sent le zoo.

C’est l’heure de la cérémonie officielle : toutes les candidates se mettent en arc de cercle. Mathilde et sa fille leur remettent officiellement l’écharpe « Finaliste Miss SB », un bouquet de fleurs et un coussin rouge en forme de coeur avec deux ailes dorées. Je me renseigne :
« C’est quoi Miss SB ?
– Ça veut dire Miss SDF Belgique, mais SDF ça ne va pas. Alors on a mis SB
– Mais c’est quoi le rapport avec la beauté ?
– C’est une sorte de réhabilitation, elles sont obligées de se coiffer, de s’épiler, c’est très important. »
Je ne comprends toujours pas ou plutôt je comprends qu’à présent, le titre SDF les gêne. Elles ne se sentent pas à l’aise avec ça.

Des équipes spécialisées dans la prévention pour les gens de la rue, comme « La Maraude » sont venues « se faire une idée ». Elles semblent très partagées. À mots couverts on comprend que c’est une démarche qui peut être très dangereuse pour ces filles. Elles nous convient au repas mensuel gratuit qu’elles organisent, ce soir, spaghettis et fromage : « Non merci », je ne peux rien avaler, je décide d’avancer mon retour en train. J’ai pensé que peut-être, je manquais de « belgitude », mais non, je suis certaine que cette élection est une atteinte aux femmes et à la souffrance. Miss SDF n’est hélas pas unique en son genre. Partout dans le monde, se déroulent des élections de Miss n’importe quoi : Miss Handicapé, Miss Séropositive, Miss Landmine – réservée, en Angola, aux filles qui ont sauté sur les mines…

Le pire étant qu’elles défilent en moignon et maillot de bain, la gagnante reçoit une prothèse- Miss Naine, Miss Aveugle. Une élection de Miss Bonne Soeur a même failli avoir lieu en Italie, mais l’Église l’a interdite malgré un nombre d’inscriptions conséquent. L’argument des organisateurs est inlassablement le même : nous voulons montrer qu’une femme peut-être belle de l’intérieur.

Mais lâchez-nous donc la grappe avec la beauté ! Sous couvert de mission d’utilité publique et de bons sentiments, toutes ces opérations ne font bien sûr qu’exploiter la misère et le handicap de ces femmes, pour satisfaire le voyeurisme public. Mais accrochez-vous, le pire reste sans doute à venir : Endemol a racheté les droits de Miss Ability, un jeu télévisé qui a cartonné aux Pays-Bas. Il met en scène des femmes « avec un handicap visible ». Le communiqué de presse se passe de commentaires : « Avez-vous jamais sifflé une femme en chaise roulante ? Maté les seins d’une aveugle ? Si la réponse est non, préparez vous à changer ».
Alors, tant qu’on y est, pourquoi pas des Miss Gilles de la Tourette, des Miss Anorexie, et des Miss Débilos ! Pour cette dernière catégorie, je crains qu’il n’y ait, hélas, du monde au portillon.

Le représentant du jury est le commissaire de l’expo « Toute cruauté est-elle bonne à dire ? » qui se tient à Bruxelles, à « La Centrale Électrique », jusqu’au 29 mars. Laurent D’Ursel parle fort et explique devant les caméras, comment il est devenu membre du jury. Il a vu dans un journal français, « Siné Hebdo », une brève annonçant la création de Miss SDF en Belgique.
« Aussitôt j’ai pensé à intégrer les finalistes dans mon expo, qui compte déjà cent trente œuvres. Pour moi, elles réunissaient les deux conditions nécessaires aux œuvres choisies : être d’excellente qualité et être belgo-cruel.
– C’est quoi être belgo-cruel ?
– C’est être cruel tout en respectant la Belgique.
Les filles vont devenir des performeuses : elles défileront sur un tapis rouge et auront cinq minutes pour raconter à la suite de quelles péripéties, elles en sont arrivées là !
– …
– Et elles seront payées comme des artistes : cinquante euros par personne. Et croyez-moi
ce n’est pas rien ! Tous les performers ne gagnent pas ça !
Je ne dois pas avoir l’air très convaincu, aussi il ajoute :
– Et je ne devrais pas le dire, c’est un secret car je suis encore en négociation. Allez, je vous le dis : elles recevront sans doute une bouteille de champagne. Chacune ! »
La vache ! Je résume l’équation : une SDF égale cinquante euros plus une bouteille de champ’ : c’est pas de la balle d’être à la rue ?

Photos : Arthur Dressler

Publié dans Causette #1 – Mars/Avril 2009

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