Femme, mère,grand-mère, et… putain

Momo de Ménilmontant ou la rue Saint-Denis à l’ancienne.

Momo est une prostituée de la célèbre rue Saint-Denis, dans le centre de Paris. Une comme on se les imagine, nous les gens « normaux ». Sur le trottoir. Talons hauts. Seins généreux offerts, maquillage outrancier, habillée et maquillée… comme une pute. Celle qui nous intrigue mais que l’on n’ose pas dévisager, celle dont on pense : « Pauvre femme, vivement qu’on interdise la prostitution, personne ne mérite ça ». En gros.

Par le mystère des rencontres, je me suis retrouvée, un soir, assise au bar près de Momo.
Nous nous sommes observées, puis nous avons trinqué, puis nous avons re-trinqué (un peu trop d’ailleurs !). Nous avons beaucoup parlé, elle était joyeuse et notre discussion ressemblait à n’importe quelle discussion entre nanas. Elle m’avoua son métier que, fine mouche, j’avais deviné. Mais je me rendis compte – et c’est ici que j’avoue ma honte – que Momo était une femme comme les autres : amoureuse, inquiète pour l’avenir de ses enfants, pour sa retraite, pour ses kilos superflus. Elle soupçonnait son fiancé de la tromper et, si ça continuait, elle le « ferait cocu » à son tour ! Tandis que, bourrée de préjugés inconscients, je me disais, « Mais mon Dieu comment une prostituée peut-elle faire cocu son homme ?! », je me sentais attirée, intriguée, un peu fière aussi de fréquenter une « putain ». J’étais surtout très con en vrai. Momo ressemblait à toutes mes copines et ne se sentait pas plus victime que vous et moi !
Quand elle parlait de son « travail », c’était librement, passionnément, avec même une certaine nostalgie du temps passé : « Ah, la bonne époque, où les filles avaient une éthique ! Elles respectaient les codes. C’était super : beaucoup de clients, de voyages, de luxe et jamais de mac pour me piquer mon fric. »

Aujourd’hui, elle pense que le sens de l’honneur se perd, et n’a presque plus de clients. La cinquantaine arrivant, Momo se rapproche de la retraite : oui, mais en France pas de retraite pour les putains. Alors il faut tenir le trottoir encore, bien que ce soit de plus en plus difficile, « avec la concurrence de ces putains de travelos dont les mecs aujourd’hui raffolent : faut dire qu’ils sont tellement beaux », rigole-t-elle en aspirant sa clope à plein poumons. Bref, les temps sont durs pour tout le monde. « Tu te rends compte, y’a des semaines où je dérouille même pas !
– Ben c’est plutôt mieux de ne pas dérouiller, non ?!
– Oh pardon, tu connais pas le jargon ! Dérouiller c’est faire la première passe de la semaine. Et ben, y’a des semaines où je viens au taf pour rien ! »
Parfois, quand elle savait qu’elle risquait de me choquer, elle me prévenait : « Attention, je vais te paraître vulgaire, je te prie de m’excuser, mais sucer une queue une demi-heure pour vingt euros, alors là non, je dis non ! » Ça, c’est quand elle s’énerve à propos des prix pratiqués par les « filles de l’Est » : « C’est dégueulasse ! Elles cassent le marché. Enfin, pas elles, mais ces saloperies de macs qui les frappent, en plus. ». Nos liens sont devenus de plus en plus étroits. Plus d’une fois je l’ai accompagnée dans ses virées apéritives dans les bars. Car après le boulot, c’est la détente. Tout le monde connaît Momo dans ce triangle formé par la rue St Denis, la rue des Lombards et la rue des Halles. Momo est une fêtarde, elle aime les gens, elle s’intéresse à chacun et prend des nouvelles. Elle est la confidente, celle qui réconforte.
Quand elle me racontait sa vie, j’avais l’impression d’être au spectacle. À moins que
ce ne soit au cirque ou au zoo ? Aujourd’hui encore, je considère Momo comme un être à part, une espèce en voie de disparition, qu’il faut protéger. Momo est un dinosaure, une des dernières prostituée « à l’ancienne » : appliquée et respectueuse… Elle aime son métier.
Elle est heureuse d’avoir pu « l’exercer », comme elle dit. Elle est restée « libre et digne grâce à la vente de son corps ». Elle dit ça aussi, Momo. Et c’est bien embêtant pour la morale. Et pour ma pauvre tête aussi. Je l’ai questionnée, encore : « Je veux que l’on comprenne qu’on est des femmes comme tout le monde. Chaque fois qu’on parle de nous c’est pour faire dans le misérabilisme. Mes copines et moi on a eu de belles vies ! On fait du bien et on doit être reconnues comme des citoyennes à part entière. »

Le matin, elle se lève, prend son café et prend le temps, allume une cigarette et la radio. Parfois, elle écoute des disques, rêve d’une autre vie où elle aurait chanté de sa voix rauque dans des cabarets enfumés. Dans ces instants, elle est une femme ordinaire. Anonyme. Elle enchaîne courses et ménage. Autrefois, c’était aussi l’école, le goûter des enfants. En fin de journée, elle prend sa seconde douche, prépare ses vêtements de travail. Bustier, bas résille et cuissardes. Elle commence à souligner ses yeux, sa bouche, poudre son décolleté. Elle se regarde devenir cette autre, la numéro deux, l’actrice. Elle appelle ça son « ravalement quotidien ». Ça la fait marrer, mais de moins en moins. Ce n’est plus trop son truc. Elle se maquille moins qu’autrefois, elle « en fait moins ». Elle trouve que ce déguisement frise l’imposture. Elle se trouve un peu glauque. Elle ne peut pas se mentir à elle-même. La ménopause la grignote. Sa main noircit ses yeux, étale le fond de teint. Peu à peu la ménagère se retire et se tait, la professionnelle s’impose. C’est une actrice, une bonne actrice, très appliquée. Elle sait que bientôt, pour l’un elle devra être une maîtresse sado-maso, pour l’autre la soeur qui console, pour cet autre encore, il faudra simplement faire une passe ordinaire… en missionnaire. C’est une « actrice à rôles multiples ». C’est elle qui dit ça.

Ah, les paroles de Momo : « La première fois que l’on se prostitue, on se sent sale, notre âme est au plus bas. Mais ensuite, j’ai du mal à l’expliquer, mais je me sentais bien chez les voyous, j’étais amoureuse, j’avais trouvé une famille, un code d’honneur, des règles. Il faut que ce métier ne devienne pas n’importe quoi ! Ce n’est pas parce que tu exerces un métier de sexe, que tu dois forcément tout faire. Ces codes permettent de préserver ta vie de femme. Tu ne dois pas embrasser sur la bouche ni te faire sodomiser, ni bouffer les couilles, ni se laisser introduire des doigts : ces choses-là sont réservées à l’homme que tu aimes, qui est dans ton cœur. Et bien sûr port obligatoire du préservatif depuis 1988 ».
Et bien voilà, c’est clair. D’autres règles ? « Tu ne lèves pas les yeux sur quelqu’un de connu, tu ne casses pas les prix, tu ne balances pas à la police ou autre. Si une femme transgressait ces codes, elle pouvait être mise en quarantaine par les autres femmes, ou mise à l’amende par les macs. On pouvait alors être encore moins considéré qu’une serpillière ».

Ses clients ? Elle en parle avec tendresse, et toujours avec ses mots à elle.
« Il y a ceux de passage. Ce ne sont pas des compliqués, ils viennent pour une prestation de service assez rapide, la plupart pour une fellation car leur femme n’aime pas le faire. Ainsi ils ont l’impression de ne pas la tromper. Et puis il y a les habitués. Des hommes seuls souvent, veufs ou célibataires, avec parfois des lacunes, pas très beaux, timides, et plein d’autres petits handicaps. Nantis parfois de disgrâces. Ah, mes chers habitués !
Ils ont l’impression d’être un peu moins seuls, on prend des nouvelles l’un de l’autre. « Ça va bien ? Alors cette semaine s’est bien passée ? Ta santé… , etc. » Ah oui, il y a aussi les masos. C’est une catégorie de clients très spéciaux. Il n’est pas donné à toutes les prostituées de les faire, cela ne s’improvise pas. Cela s’apprend ! Si le fantasme d’un maso est mal réalisé, ça peut devenir très dangereux pour la fille. Il y a les originaux.
Ils ont des fantasmes surprenants, mais tel un psy, nous agissons sur ces drôles d’attitudes. Bien sûr, le tarif augmente selon la spécialité demandée. Vous seriez certainement très étonnée de certains fantasmes. Mais, comme un docteur ou une infirmière, notre rôle est de bien faire ce qu’on nous demande ou de le refuser, je le répète toujours mais c’est vraiment un métier qui demande beaucoup de qualités et de rigueur. Moi, j’ai aussi ma danseuse. Je lui mets un jupon, une petite culotte – son gros ventre ressortant par-dessus –, je lui dis « danse Maryvonne, danse Maryvonne danse… ». Cela n’est pas bien méchant, ce moment, il en a besoin. En même temps qu’il exécute son pas de danse, il m’explique qu’une fois, habillée en danseuse, il s’est fait violé. La scène est parfois pleine d’humour, je sais qu’elle lui fait un grand bien. Il y a aussi les handicapés et les malades. Ces personnes me touchent beaucoup, mais je continue de mettre des barrières. Ils ont besoin, comme tout le monde, d’avoir un peu de sexe, ou simplement de toucher la peau d’une femme.

J’ai eu longtemps un handicapé paralysé, ne pouvant pas parler, sa bouche toujours béante et pleine de bave, mais il avait une très bonne ouïe, alors je lui parlais, une fois il avait écrit d’un seul doigt, un petit mot sur une ancienne machine a écrire : « Monique, je suis si content de venir te voir, tu sais que je ne peux pas souvent (il vit a l’hôpital), mais je suis si heureux, je t’aime beaucoup » Si vous saviez à quel point cela peut me toucher. Certains vous traitent de salope, vous méprisent, mais quand vous êtes pour un instant un petit rayon de soleil dans des vies et auprès de personnes en souffrance, malade ou handicapée, vous vous sentez plus qu’utile. Peut-être ai-je loupé une autre vocation ? »
Sans doute, Momo. Elle a élevé ses deux enfants, d’une main de fer. Eux aussi ont eu des codes à respecter : « J’étais parfois dure avec eux, leurs devoirs, leurs sorties, c’était pas facile. Aujourd’hui, mes deux enfants sont adultes, je les ai toujours aimés avec passion et ils me le rendent bien. Les valeurs inculquées sont parfaitement enregistrées. Ils n’ont absolument rien à voir avec le milieu que j’ai côtoyé, ils travaillent, ils vivent comme n’importe quel autre citoyen sauf qu’eux, ils ont une maman un peu hors du commun. Mais ils ne se sont jamais permis de me juger et ne se permettraient jamais. Mon fils s’est marié à vingt ans, j’ai une belle-fille formidable qui ne permet à personne de me juger, d’ailleurs elle m’a donné deux petits enfants qui sont maintenant le centre de ma vie. »

Momo pense sincèrement avoir réussi sa vie. La preuve ? « J’ai une fille qui n’est pas devenue pute et mon fils n’est pas voyou ».
Alors, malgré ce que tu dis, t’es bien d’accord que ce n’est pas un « métier » et un milieu comme les autres ? « Non, c’est un métier dangereux. Nous devons être protégées : c’est pour cela que je milite en faveur de la réglementation de la prostitution. Comme aux Pays Bas, en Suisse ou en Allemagne ». Depuis cette rencontre, je me suis intéressée de plus près au statut de la prostitution, je voulais me décider, pour ou contre la prostitution. Mais c’est une mauvaise question : il n’y a pas une prostitution mais des dizaines plus ou moins souterraines ou mafieuses. Bien sûr, pour les traditionnelles comme Momo on peut penser qu’elles sont un bienfait pour la société qui se doit donc les traiter comme des citoyennes ordinaires. Mais comment accorder le même statut aux réseaux organisés, mafieux, tenus par des hommes et exploitant les femmes de façon insoutenable. Comment contrôler Internet ? De plus, la loi Sarkozy n’a rien arrangé : rendre les putes invisibles dans Paris, la bonne blague. Les voilà retirées au fond du bois de Vincennes, où elles sont bien plus en danger.

Momo a toujours milité, manifesté, elle a participé au « Bus des femmes », est allée sur de nombreux plateaux télé. Elle en a été déçue : on lui disait qu’elle ne faisait pas assez dans le misérabilisme. Forcément, elle pète le feu !

Photo : Christophe Mereis.

À lire : tous les livres de Griselidis Réal (Éditions Verticales),
La catin révolutionnaire suisse qui a toujours milité en faveur de la prostitution. Diplômée des Beaux Arts, écrivain, elle fait ajouter sur ses papiers « péripapéticienne ». Mène à Paris, en 1975, « La Révolution des prostituées ».
– Momo écrit ses mémoires, avis aux éditeurs !

Publié dans Causette #1 – Mars/Avril 2009.

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