On ne laisse pas les gens se noyer !

Des hommes, des femmes, des enfants, de plus en plus nombreux, tentent de rejoindre l’Europe en traversant la méditerranée. beaucoup y laissent leur vie, près de 40 000 en quinze ans. Jean-Paul Mari, grand reporter depuis trente-cinq ans, se pose toujours la même question : pourquoi font-ils ça et pourquoi ne faisons-nous rien ? Avec son film Les migrants ne savent pas nager, il veut montrer comment chacun peut agir. nous lui avons donné la parole.

La mer méditerranée est un cimetière. Un cimetière de migrants. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), pour la seule année 2015, plus de 3 770 per- sonnes se sont noyées en tentant de rejoindre les côtes européennes, on en dénombre près de 40 000 depuis 2000. Des chiffres sous-estimés, car il est difficile de retrouver les corps. Et on ne fait rien. Ces hordes de migrants sales et fatigués seraient-elles trop disgracieuses pour nos démocraties ? Pourtant, par tradition et selon le droit international, le capitaine d’un navire a le devoir de prêter assistance à toute personne en situation de détresse en mer. « L’Europe ne fait rien, faisons-le nous-mêmes », dit Klaus Vogel, capitaine allemand et cofondateur de SOS Méditerranée, une association européenne qui sauve les migrants en Méditerranée à bord de son bateau, l’Aquarius.

Oui, nous pouvons faire partie d’une solution. Individuellement et collective- ment. C’est le propos du documentaire du journaliste Jean Paul Mari et du réalisateur Franck Dhelens, Les migrants ne savent pas nager, tourné à bord de l’Aquarius, au milieu de l’équipe de SOS Méditerranée et des naufragés. Un outil pédagogique étincelant, limpide et saisissant qui ramène les migrants à leur statut d’être humain. Les montrant singuliers, uniques, à hauteur d’homme. Là où on ne voit plus que des chiffres.

Causette : Vous avez tourné ce documentaire à bord de l’Aquarius lors de la première opération de sauvetage de SOS Méditerranée (voir encadré). Quelle était votre feuille de route ?
Jean-Paul Mari :
Avec les gens de SOS Méditerranée, on a décidé de faire ce film quatre jours seulement avant le départ du bateau ! Quatre petits jours pour trouver un cameraman, un producteur, un diffuseur, là où il faut, en général, entre six mois et un an ! Il y a eu une chaîne de solidarité formidable et on a pu filmer. On ne savait pas ce qu’on allait trouver, mais, connaissant un peu le sujet *, je voulais montrer cette réalité toute simple : les migrants ne sont pas une classe humanitaire à part. Ce ne sont pas des clochards de la mer. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants qui ont décidé de changer leur vie. Au risque de leur vie, justement, de leur santé mentale et de leur intégrité physique. Ce sont des survivants avec la force des survivants. Ils sont sidérants.

Vous ne faites pas d’angélisme, que ce soit dans votre livre Les Bateaux ivres ou dans ce docu, vous n’esquivez pas les problèmes que peut soulever une migration massive ni même les violences entre migrants. ce qui n’abîme en rien le message d’humanité. or, peu de politiques s’emparent ainsi du sujet, si ce n’est à des fins électoralistes et souvent nauséabondes. c’est le sujet tabou…
J.-p. m. :
Le tabou a amené un déni qui a amené le silence. Quand le silence a

explosé par les faits, ça a été la panique. La panique amène ce chaos. Depuis des années, j’ai vu gonfler cette vague de migrants et je pense – comme certains – que l’on va avoir une migration de peuples et que l’on doit trouver une façon de faire. On doit mettre le sujet sur la table, or on le met dessous. Personne ne parle des solutions possibles, on ne parle que des problèmes.

Nos politiques, au lieu de précéder l’opinion, la suivent. Il faudrait définir une politique commune européenne, mais les pays ne sont pas d’accord entre eux. Ils avancent le moins possible. Comme si c’était un problème passager, une sale affaire de faits divers. On se dit : « Si on tient assez le choc, ça va se calmer. Alors bouchons toutes les issues. »

C’est, de fait, ce que prévoit l’accord d’Ankara signé en mars entre l’union européenne et la Turquie.
J.-P. M. : Cet accord est scandaleux, humiliant. C’est une sorte de traite humaine, qui bafoue les droits de l’homme que nous défendons. Pour ne plus voir les migrants… Et on essaie de rendre crédible un régime – pas un pays – qui ne l’est pas, mais dont on a besoin, entre autres, pour aller bombarder la Syrie. On n’a plus confiance en nos valeurs, on est prêts à traiter avec le diable.

Et vous, qu’est-ce qui vous tient, qu’est-ce qui vous pousse à continuer à défendre vos valeurs malgré tous les terrains de guerre et de souffrance que vous avez couverts ?

J.-P. M. : Quand on sauve un migrant, c’est une partie de ce que nous sommes que nous sauvons. C’est aussi ce que j’ai voulu montrer dans ce film. Dans cette unité de lieu, la rencontre de deux mondes : celui des sauveteurs et celui des sauvés. Tous ont des parcours singuliers. C’est un creuset d’humanité qui prend parti. Les uns et les autres disent : « On n’est pas d’accord ! » Il faut prendre la parole pour dire qu’on n’est pas d’accord.

* Jean-Paul Mari a publié sur ce sujet Les Bateaux ivres. éd. Jc Lattès, 2015.

 

SOS Méditerranée Sauvetages citoyens

L’association européenne SOS Méditerranée a été créée en mai 2015 par le capitaine allemand Klaus Vogel et l’humanitaire française Sophie Beau après l’arrêt de l’opération « Mare Nostrum » fin 2014. Via un financement participatif, 8 000 donateurs ont permis au projet d’exister. Un ancien garde- côte, l’Aquarius, a été retapé en bateau de sauvetage, avec une clinique à bord. Une trentaine de personnes – marins, personnel médical et humanitaire (Médecins du monde, puis Médecins sans frontières), traducteurs, sauveteurs… – forme l’équipage. Le bateau sillonne la Méditerranée au large des côtes libyennes pour récupérer les migrants sur leurs embarcations et les remettre aux gardes-côtes italiens ou les déposer à Trapani, en Sicile. Vingt-cinq sauvetages ont été effectués et 5 653 personnes ont été secourues depuis la création de l’association. L’opération coûte 11 000 euros par jour et, sur les 3 630 000 euros de budget pour 2016 (onze mois), il manquait, fin août, 645 777 euros, soit 18 % de la somme. À nous de jouer !

Pour voir ou projeter le film dans votre ville, faire un don ou faire connaître l’association, consultez la page Facebook SOS Méditerranée ou le site http://www.sosmediterranee.fr

Le film « Les migrants ne savent pas nager »

Ce qui rend ce documentaire si particulier, c’est qu’il rassemble en un creuset d’humanité migrants et sauveteurs dans un même lieu, un bateau, l’Aquarius. D’eux tous émane une opiniâtreté contagieuse. Dernier briefing avant le départ par le merveilleux capitaine Klaus Vogel. Les marins scrutent la mer, redoutant de « rater »

de frêles esquifs. Un premier Zodiac apparaît au loin. On s’approche, et une centaine de personnes se dessine peu à peu. Soudain, quelques bébés sont hissés à bout de bras. On crie de tout côté : « Baby, baby ! » Et c’est le transbordement : d’abord les enfants et les mamans. Les femmes ne parleront pas. Qu’ont-elles subi ? Les médecins essaient de recueillir leur parole, en vain. Elles sont hébétées.

Les hommes, eux, vont raconter un peu. Le terrible périple.
Les coups, la faim, le bateau. Pas de colère. Pendant deux ou trois jours, le temps que
les gardes-côtes italiens viennent les chercher, s’organise une nouvelle vie à bord. Examen médical des migrants, corps affalés, enroulés dans des couvertures, des repas et quelques chansons…

Puis, nouveau transbordement. Bientôt la Sicile. Un nouveau voyage pour les uns, un nouveau sauvetage pour les autres.

Ils s’embrassent, se quittent, agitent leurs mains…

Les migrants ne savent pas nager, de Jean-Paul Mari et Franck Dhelens, photos de Patrick Bar. Production Point du jour, 2016, 52 minutes. en VOD sur France Télévisions et en multidiffusion sur Public Sénat et TV5 (à partir du 5 octobre). Projections à Bordeaux, Paris, Clermont-Ferrand, Marseille…

Photo : Point Du Jour Production

Publié dans Causette #70 – Septembre 2016

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