Ernest Pignon-Ernest, Dans la rue, le boss c’est lui !

À 73 ans, il reste le pape du street art, l’initiateur de l’art urbain. Pour le poète et compagnon de route André Velter, Ernest Pignon-Ernest « agrandit le réel ». la jeune génération (Jr, Ella & Pitr, Banksy…) applaudit et reconnaît en lui un initiateur. Cela fait deux ans que nous nous courons après – pour être tout à fait exact, c’est nous qui lui courons après. Toujours il nous dit oui, mais toujours il est ailleurs : moscou, naples, monte-Carlo, nice, Haïti… Partout on le réclame.

Naples, Santiago, Soweto, Charleville, Montauban, Ramallah, Naplouse, Jérusalem, Nice, Paris, Alger… Toutes ces villes gardent au cœur le passage d’Ernest Pignon-Ernest * (EPE). Des années après, les centaines de collages sur les murs de ces villes respirent encore. Déchirés, délavés, même disparus, ils ont à jamais inscrit l’histoire humaine dans ces lieux, l’éphémère faisant partie de l’œuvre. Et cela grâce à la méthode EPE. Faire coïncider un lieu, une histoire, une image. Par exemple, lorsqu’il dessine son célèbre Rimbaud, il ne va pas le coller n’importe où. Chaque emplace- ment aura un sens. Le postulat paraît simple, la réalisation est beaucoup plus complexe. « Pour moi, il faut que l’élément de fiction que je glisse dans la réalité la perturbe, l’exacerbe, l’active. Que l’inscription de l’image fasse du lieu un espace plastique. Il faut savoir comment les gens vont la rencontrer pour qu’il y ait une espèce de face-à-face sensuel, presque charnel. D’où l’idée de toujours travailler à l’échelle 1. Quand je vais coller quelque part, j’ai vu le lieu à différentes heures de la journée, je sais comment la lumière l’éclaire, je connais la matière du mur, l’espace qu’il y a autour. J’ai une appréhension de peintre ou de sculpteur. Je chope tout ce qui se voit dans le lieu et en même temps je lis, j’interroge les gens, j’essaie de saisir tout ce qui ne se voit pas : l’Histoire, la mémoire enfouie, le potentiel symbolique. Et c’est nourri de tout ça que je réalise mon dessin. »

Une fois ces centaines d’éléments et de sensations réunies, Ernest s’enferme dans son atelier à Ivry-sur- Seine (Val-de-Marne), dessine en noir et blanc sur de grands pans de papier, chutes de rotatives (il y a l’imprimerie du Monde à Ivry). Puis, ses grands rouleaux de papier sous un bras et le pot de colle à l’autre, il va coller ses dessins sur le lieu choisi, et l’œuvre prend forme : « Mes œuvres ne sont pas mes dessins ou mes sérigraphies, ce sont les lieux eux-mêmes exacerbés. On a dit que je faisais des œuvres en situation, en fait, je tente de faire œuvre de la situation. »

Ebloui par les mystiques

En général, il colle seul, la nuit, passager clandestin. Les habitants découvrent au petit matin que leur ville a changé (voir le témoignage page 53). Parfois, la date du collage influe aussi sur l’œuvre. À Naples, certains dessins, comme le corps dans le soupirail (voir page 52), ont été collés pendant la nuit du Jeudi au Vendredi saint, « un moment fort de superstition, cela fait partie du climat, de la façon dont l’œuvre sera reçue ».

Naples est la ville où son travail a été le plus complet. Il est tombé en amour, un jour, en écoutant une émission consacrée à la musique napolitaine sur France Musique… Pergolèse, mais aussi O sole mio. « On passait de la musique la plus sophistiquée à la plus populaire ! » s’émerveille-t-il encore. « Virgile a mis les Enfers sous Naples il y a deux mille ans. D’un côté de la ville, il y a le Vésuve, de l’autre, la Solfatare, une terre en ébullition. Je me suis dit que j’allais travailler sur les représentations de la mort qu’a sécrétées cette ville. J’ai cherché des lieux, des églises qui sont des ex-voto de la grande peste, des rues qui vont vers les catacombes, des lieux où il y a cette familiarité qu’a la ville de Naples avec la mort. J’ai dû coller trois ou quatre cents trucs [sic] dans Naples. Je peux dire pour chacun pourquoi il est là, la couleur, la rue, son sous-sol, son histoire. En gros, il y a un parcours sur la mort et ses représentations qui permet de parler de plein de choses (d’Aphrodite aux pietà, de Mithra à la Camorra) et un parcours sur l’image des femmes, parce qu’à Naples il y a une propension à tout le temps vénérer les femmes. »

Ernest a une fascination pour certaines d’entre elles, particulièrement les mystiques, il a dévoré toute la littérature y afférente. Il en parle avec une joie extraor- dinaire : « Ce sont des femmes inouïes. Elles bouleversent tout, se libèrent complètement. Angèle de Foligno, c’est une aristocrate de la vallée d’Assise. Elle décide qu’elle est l’épouse préférée du Christ. En six mois, son mari, ses enfants et sa mère meurent, elle considère donc que le Christ l’a libérée de cette contingence qu’était sa famille et se consacre entièrement à lui. Elle a dû les tuer, mais bon ! Elle va entièrement nue à la croix. Le frère Arnaud raconte que, quand elle était en extase, on aurait dit une âme sans corps. » Une courte pause puis il reprend, facétieux : « En fait, elles s’envoient en l’air complètement, toutes ! » Il cite Thérèse d’Avila : « Un ange m’est apparu, très petit, mais très beau. Il avait un dard d’or à la main dont le bout était brûlant qu’il a plongé dans ma poitrine jusqu’au fond des entrailles. La suavité et la douleur étaient si grandes que je n’avais pas envie que ça cesse. » De ces textes sur les mystiques, une œuvre est née, les Extases. Pour elles, lors de sa prochaine exposition à Nice (Alpes- Maritimes, à partir du 17 juin), il jubile d’avoir obtenu une très belle église : « Elle est fermée depuis trente ans et les Niçois la connaissent très peu. Elle est dans un quartier excentré, coincée entre l’asile psychiatrique et la morgue, c’est un chef-d’œuvre d’architecture baroque du XVIIe siècle. »

Un lieu label EPE !
Cette exposition – il est en train de bosser dessus et nous fait voir les maquettes – représente un enjeu particulier, car c’est dans cette ville qu’il est né, a grandi et va revenir. Par la grande porte. Enfant, entouré de ses quatre frères et sœurs, Ernest se dirigeait plus vers une carrière de coureur cycliste que vers une vie d’artiste. Son père, personnage « pagnolesque », travaillait aux abattoirs, « mais comme il se levait à 3 heures du matin, quand il rentrait, il faisait la sieste puis partait jouer aux boules sous les platanes. Il était champion de France ! Les gens pensaient qu’il ne faisait que ça ! » La mère est coiffeuse. L’enfance est heureuse. Méditerranéenne. « Je me baigne encore aujourd’hui sur la même plage que lorsque j’avais 3 ans, tu te rends compte ! »

En revanche, l’accès à la culture n’est pas évident. Et selon Ernest, cette ségrégation culturelle ne s’est pas arrangée aujourd’hui. « Notre culture, c’était le sport. J’ai fait du football, des courses à vélo, du kayak. On faisait de la gym tous les matins. à l’école, j’étais pas terrible. J’ai quitté l’école à 15 ans. Je dessinais mieux que d’autres, et comme c’est ce qui me valorisait, je l’ai un peu cultivé. » Il rit : « Je dessinais plein de trucs de sport.

J’ai commencé à peindre comme les cartes postales. C’est-à-dire la mer, ou le pont de mon village, ou la fon- taine. » Puis c’est le choc, il découvre Picasso dans Paris Match : « J’avais 13 ans. Si je suis devenu artiste, c’est, je pense, à cause de Guernica. » En revanche, il ne se rappelle plus comment la poésie est entrée dans sa vie. Ses talents de dessinateur l’amènent, dès la sortie de l’école, dans des cabinets d’architectes. Et, assez vite, il gagnera sa vie. Puis, de rencontres en projets, il pourra vivre de ses œuvres.

De tous les combats… Pour l’Homme

En révolte contre toute injustice, toujours du côté des plus faibles, il met son talent au service de com- bats comme celui de la lutte contre l’apartheid à Soweto (Afrique du Sud), ce qui lui vaudra de rencontrer Mandela longtemps après. Il défend le droit à l’avortement en France, se bat contre le sida, rend honneur aux morts de la Commune, à ceux de Charonne, aux migrants… Il s’empare de personnages comme le poète Mahmoud Darwich, Pasolini, Jean Genet, Antonin Artaud, Robert Desnos. Politique, Ernest ? Il récuse : « Au fond, je ne fais que m’interroger sur l’homme, sur l’humain. Je n’ai jamais fait que traiter des choses qui interrogent ce qu’on lui inflige. Jamais je ne traite le sujet comme une affiche avec un mot d’ordre. J’ai évité certaines dérives de peintres de ma génération. » En tout cas, il se sent toujours du côté de la classe ouvrière, même s’il y a fort longtemps qu’il a rendu sa carte du Parti communiste, « sans faire de bruit ». Il vient d’accepter, comme le lui avait suggéré Edmonde Charles-Roux – « c’était une femme extraordinaire » –, de succéder à celle-ci à la présidence de la Société des amis de l’humanité. « On rigole bien ! » Et n’hésite jamais à dessiner bénévolement pour les bonnes causes.

C’est à lui que la France a confié la réalisation des quatre portraits géants accrochés sur la façade du Panthéon pour l’entrée de Jean Zay, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle-Anthonioz et Pierre Brossolette chez les « grands hommes ». Ce doit être une sacrée reconnaissance pour le petit garçon qui se rêvait coureur cycliste. S’il en est fier ? Bien sûr, mais il continue de penser que « l’art contemporain officiel », lui, ne le reconnaît pas. « Depuis trente ans, une sorte de nomen- klatura règne sur l’art contemporain avec toujours la même propension à s’aligner sur le marché, les choix faits par les collectionneurs les plus en vue. Si je crois qu’on peut se réjouir que les grandes fortunes s’intéressent à l’art, quels que soient leurs choix, c’est le fric qui les guide. Ce qui est grave, c’est qu’un service public de la culture dévoyée s’aligne servilement dessus au lieu d’œuvrer à garantir la diversité des propositions. » Faut dire qu’il devait pas faire très sérieux avec ses dessins qui apparaissent et disparaissent dans les rues, on devait le prendre un peu pour un gaucho. Il approuve, mais il y a un problème supplémentaire. « Il régnait dans ce milieu l’idée bête que le dessin n’était pas “contemporain”. Durant des années, on a dit dans les écoles qu’il ne fallait pas dessiner, que c’était une vieillerie. Alors que le dessin est exactement le contraire : rien de plus intemporel, de plus conceptuel, il n’y pas de distance entre la pensée et la main, le dessin, c’est un signe d’humanité… » Et il ajoute en riant : « J’ai visité la grotte Chauvet, 35 000 ans tout de même ! »

une expo et c’est l’envolée

Mais, en 1979, une femme va changer sa vie d’artiste :

« Suzanne Pagé m’a demandé de faire une expo au musée d’Art moderne [de la ville de Paris, ndlr]. Ma première expo ! Elle était vraiment gonflée. Je n’avais jamais fait que mes collages de rue, je n’avais jamais vendu un dessin ni fait une exposition dans une galerie. Et du coup, ça a changé ma situation, on m’a acheté des dessins. Depuis, je peux vivre de ça et j’ai la grande liberté de pouvoir choisir où et sur quoi je vais travailler. » Non seulement ses parents, « montés » à Paris pour l’occasion, ont été rassurés de voir des milliers de visiteurs à son expo, mais on s’est aussi enfin rendu compte de tout le travail et de la réflexion qui présidaient à l’apparition de ces dessins. Le succès ne s’est ensuite jamais démenti. Aujourd’hui, la galerie Lelong, à Paris, s’occupe d’exposer et de vendre ses œuvres : « C’est un artiste qui attire les foules, le profil des acheteurs est très varié, jeune ou moins jeune, mais c’est toujours des personnes qui connaissent son travail. » De plus, les tarifs peuvent être accessibles à presque tout le monde, à partir de 600 euros pour les éditions et à partir de 2 000 euros pour les pièces uniques (ça va jusqu’à 60 000 euros, tout de même !). La diversité de ses fans n’est pas étonnante car les œuvres sont accessibles à tous, néophytes ou connaisseurs avérés. Parce que la beauté, l’émotion, le charnel… puis l’Histoire avec un grand H, même s’il nous manque des clés. Les œuvres de Pignon ne finissent jamais : elles sont lisibles à l’infini puisqu’en plus elles évo- luent avec le temps.

Vers Haïti, l’île sans murs

Ernest est un homme heureux. Ses yeux pétillent. « J’ai eu une grande chance d’avoir pu devenir artiste et d’en vivre. » Il n’en revient pas non plus que tant de gens lui aient témoigné soutien et amitié… Impossible d’en donner la liste : bien trop longue. Et c’est normal, car l’homme est aussi attachant que son œuvre. Élégant, courtois, chaleureux. Il prend le temps de l’attention, s’inquiète de savoir si on a encore soif, si on est bien installées, si ce qu’il raconte n’est pas trop long… Il nous confie que Haïti pourrait bien être son prochain projet : « Je suis en train de lire les poèmes de Lyonel Trouillot, qui est un ami, et d’autres écrivains comme Dany Laferrière ou Laurent Gaudé, dont le dernier roman se passe à Port-au-Prince. Je suis allé à Haïti avec Étonnants Voyageurs. J’ai rencontré la ville. Il y a là-bas un essor de l’art, de la poésie, du désir de vivre, et puis il y a ce syncrétisme chrétien vaudou qui produit des images incroyables. Il y a, bien sûr, les séquelles terribles du tremblement de terre. Pour un mec comme moi qui colle ses images sur les murs, je ne sais pas ce que je vais faire dans une ville où les murs sont tombés. Mais symboliquement, c’est intéressant. Donc peut-être que j’irai travailler à Port-au-Prince l’année prochaine. »

Hélas, l’obscurité a peu à peu envahi le bureau. Il est tard. Les heures sont passées comme des secondes. Devant nous les reliefs de notre entretien : livres, photos, dessins, lettres qu’Ernest a sortis au fur et à mesure pour illustrer ses souvenirs. Nous repartirons avec une liste longue comme le bras de toutes les femmes et œuvres merveilleuses : « Il faut que vous en parliez à vos lectrices ! » (On va le faire, promis !) Pour un gamin qui n’avait pas eu accès à la culture, on imagine le travail d’érudition colossal qu’il a accompli seul. Quant à nous, on repart avec une belle

claque dans la face : tout ce qu’on ignorait, c’est à désespérer ! On jette un dernier regard sur le mur : une autre œuvre en soi. Des dessins et des photos partout : Pasolini, bien sûr, Soweto, Mandela, Reiser, Baudoin, Wolinski, Willy Ronis et qui d’autre ? « Des inconnus merveilleux », nous assure-t-il.

Yvette, son épouse, la comédienne Yvette Ollier, vient de rentrer. Elle est à l’image de son bonhomme, douce et avenante. Ils se sont connus en 1959 et depuis ils se sont accompagnés, soutenus, aimés chacun dans leurs œuvres, lui dans la rue, elle sur les planches. Nous vivons en pleine parenthèse enchan- tée. Comment reprendre notre vie normale ? De la beauté, de la bonté, de l’amour… Ouah, ça fait beau- coup d’un coup !

Nous quittons son antre à regret. Située au cœur de Paris, la Ruche est un îlot d’ateliers consacré aux artistes : Soutine, Léger, Chagall, Cendrars y ont vécu. Ernest et Yvette s’y sont installés il y a presque qua- rante ans : « à l’époque c’était un taudis, mais il y avait plein d’Italiens, j’ai trouvé ça sympa. » Ah, au fait, y a-t-il eu une rencontre Picasso-Pignon ? « Hélas non… » Ses yeux pétillent et, comme un petit garçon qui a peur de se vanter : « Mais [Francis] Bacon m’a écrit plusieurs fois, il me demandait de lui envoyer des photos, notamment de mes interventions napolitaines. Il m’a dit qu’il suivait mes travaux depuis 1976… » Et il ajoute : « Tu te rends compte ! »

On se rend surtout compte à quel point il ne sait toujours pas qu’il est un géant.

* Ernest Pignon est son vrai nom. À ses débuts, il décide de répéter son prénom afin d’éviter la confusion avec un autre peintre de l’époque : Edouard Pignon. « Je ne voulais pas le gêner », dira-t-il.

Photo : Magali Corouge

Publié dans Causette #65 – Mars 2016

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