Luz – Retour à l’anormal

Quelques mois après les attentats, le beau consensus autour de Charlie Hebdo a fait pschitt. N’importe qui s’empare du sujet et le secoue violemment. C’est l’hystérie collective, suralimentée par des médias peu délicats.

Au sein même de l’équipe souffle aussi la tempête. C’est le temps des malentendus, du deuil qui ne peut se faire comme ça, en quatre mois ! Quoi de surprenant, au fond ? On a envie de hurler : assez ! Assez de Charlie ! Laissez-les tranquilles !

Au milieu de cette bousculade insupportable, il y a un havre de paix inattendu : Catharsis. Luz raconte sa descente en enfer et les premiers pas d’une reconstruction fragile. L’ouvrage opère dans les deux sens, car s’il a libéré l’auteur, il console aussi le lecteur, malgré une atmosphère bouleversante. Vous en sortirez plein de larmes et d’amour…

Nous avons confié à Sophia Aram, sœur de lutte, la tenue de l’entretien. Ce sont deux humanistes, opiniâtres, qui se battent pour le même projet avec le même matériau : faire bouger les lignes de la tolérance en utilisant l’humour. Tous deux savent ce que c’est que de recevoir des coups, de vivre avec des gardes du corps et de devoir sans cesse se justifier. L’une est en colère et ne mâche pas ses mots, l’autre dessine de nouveau et se dirige vers l’amour…

C’est un Luz amaigri mais chic qui m’accueille. Souriant, chaleureux. Notre étreinte est brève. Car l’émotion est déjà là. C’est la première fois que je le revois depuis les enterrements de l’équipe de Charlie Hebdo. Nos cœurs sont gonflés de chagrin. Le désastre a eu lieu le 7 janvier.

Le 7 janvier, en fin de matinée, une galette des rois à la main, Luz arrive, en retard, à la conférence de rédaction de Charlie Hebdo. C’est son anniversaire. À quelques mètres de l’immeuble, il voit deux hommes en noir danser et tirer des coups de kalachnikov.

C’est ainsi que débute l’album Catharsis. D’abord, ces petits bonshommes aux yeux exorbités, cloués au sol, comme sur la couverture. Pendant des jours, Luz ne dessinera que ça. Il est bloqué et ne peut s’exprimer, dire la terreur, le chagrin et la folie des derniers mois. Et l’amour. Cet amour qui le soulève, le surprend et le cheville à la vie. Petit à petit, il va reprendre son feutre et le maîtriser. Il raconte la nécessité impérieuse de Catharsis : « Il fallait circonscrire un périmètre de sécurité. J’étais au coeur d’un monde complètement dingue et je me sentais devenir aussi dingue que ce monde ! Obama parle de toi, y a ta tronche dans Voici, tu es reçu au ministère de la Culture…
Tu serres la main de Manuel Valls ! C’est n’importe quoi ! Il y a d’un côté un journal satirique français et de l’autre ce mouvement mondial “Je suis Charlie”. D’un côté, un drame ; de l’autre, un enjeu géopolitique ! Et nous là‑dedans ? Les morts, les familles, les blessés, l’équipe ? »

Il veut se débarrasser de ce qu’il y a sous son crâne, derrière sa nervosité, le chagrin, l’amour, raconter l’absurdité d’une vie entourée de policiers. Enfermé dehors. Il veut comprendre « pourquoi [ses] poings sont si serrés quand [il se] lève le matin ». Luz, je te le dis en passant, tes poings tremblent aussi.

Aujourd’hui, tout le monde scrute Charlie. C’est devenu un breaking news. Même le plus anodin des dessins devient un combat ! Luz dessine Booba, et ça devient : « Luz clashe Booba. » Il parvient à s’en amuser un instant : « Tu t’imagines, comme si, quand je faisais
un dessin de Balladur, on avait titré “Luz-Balladur : le clash !” ou “Charb tacle Netanyahou”, ou encore “La violente charge de Cabu contre Johnny Hallyday” ! »

On éclate de rire. Pourtant, dans certains cas, la dévoration des médias peut être très dangereuse. Comme quand Luz donne une très longue interview aux Inrocks 1, et qu’on ne retient que « Breaking news : Luz va arrêter de dessiner le Prophète ». Les journalistes du monde entier se déchaînent, certains abonnés quittent Charlie Hebdo… Jeannette Bougrab – qui est partout – le traite de lâche et de traître. « Qu’elle apprenne d’abord à dessiner et nous parlerons posément », rigole Luz. Même à la fin de mes spectacles, des gens viennent me voir : « Mais c’est quoi cette réaction de Luz ? » Et je leur dis : « Mais bordel, lisez le papier ! » Luz était pourtant clair, il disait abandonner le Prophète ET Sarkozy, car : « J’avais l’impression d’être sous l’emprise de mes personnages. En dédicace, quand je n’étais pas inspiré, je dessinais par réflexe Sarkozy ou le Prophète. Ça marchait très bien, j’écrivais “Je suis Jean-Pierre”, “Je suis Mouloud”, “Je suis Samantha”, et je me suis dit : “Mais ça va pas dans ma tête ! Il faut que je me sorte de ça !” »

« Ils ne méritaient pas ça, M AIS… » Mais beaucoup ont préféré ne retenir que « j’arrête de dessiner le Prophète », sous-entendant : « Ah ! c’est bon, il a enfin compris, il reconnaît qu’ils sont allés trop loin ! »

Je lui dis à quel point je trouve ce raccourci malhonnête, dégueulasse ! C’est comme ceux qui se sont élevés contre les attentats, MAIS : « Certes, ils ne méritaient pas ça, MAIS ils l’ont un peu cherché. » Pour moi, ces gens-là dessinent une grosse cible sur Charlie, ils délivrent un permis de tuer. « Oui, c’est dégueulasse », renchérit Luz. Il ajoute, plus magnanime que moi (ou est-ce une forme de lassitude) : « Le “oui, MAIS” peut être une sorte de protection pour celui qui le dit et je le comprends. [Silence.] Je comprends aussi que dans ce “MAIS”, tu entendes le bruit de la gâchette. Pourtant, ce n’est pas ça qui nous a tués. C’est le manque de relais. »

Il pense qu’il aurait fallu expliquer leur travail, leur combat depuis toujours contre les guerres de religion, les conneries des politiques – de droite ou de gauche –, le racisme, l’homophobie… Il regrette que ceux qui ont découvert Charlie Hebdo avec le numéro que Luz appelle pudiquement « le numéro vert » 2, et non « le numéro des survivants », ne soient pas allés lire les précédents « pour qu’ils comprennent l’humour sur lequel on travaille depuis des années ! On ne peut pas avoir un humour commun mondial. On doit tout le temps s’expliquer sur nos dessins, le premier, le second degré ! Je suis gavé ! Je ne veux pas devenir spécialiste, docteur ès Charlie ou “post-7 janvier !” »

Comme je comprends le découragement de devoir toujours expliquer le second degré ! Ces polémiques inutiles, ces incendies qui prennent pour un mot, un dessin et qui gâchent tout le propos.

Luz est certain qu’il ne pourra jamais se faire comprendre de ceux qui n’acceptent pas le mystère de l’autre. Ce sont ses termes : « Le mystère de l’autre. » Car notre Luz est devenu très œcuménique, la faute à l’amour ! Car Catharsis, c’est aussi et avant tout un témoignage d’amour. Et c’est ce qui surprend et submerge. On pourrait dire un truc un peu con, un truc super cucul la praline, du genre : « C’est la preuve que l’amour est plus fort que tout… » Eh bien, il le dit. Et ma colère bascule.

Écouter Luz parler de l’amour INOUÏ, celui qu’il éprouve pour sa femme Camille, celui qu’elle lui donne en retour, celui qu’ils ont l’un pour l’autre, et ne pas oser croiser son regard quand il parle d’elle, comme si on allait le surprendre dans son intimité. Le laisser chercher et attendre que les mots viennent, car il les cherche, il bute dessus, son regard se perd, il tourne souvent la tête pour regarder le ciel et puis le mot juste arrive, c’est le mot « inouï ». Il y a une jubilation quand le mot est là, car, oui, « cet amour est inouï ». Quand le mot lui plaît, il le répète, il le savoure.

Il confie : « Notre plus grande peur était de ne pas retrouver notre amour dans les décombres. Et aussi le désir, l’érotisme, la sensualité. On a cru qu’on n’y arriverait jamais et puis on s’aime encore mieux qu’avant, car on s’aime dans l’urgence du temps qui reste. Même si c’est difficile. » Dans un murmure : « C’est la seule bataille qui vaut d’être menée. »

Il y a dans la passion de Luz quelque chose de mystique. « L’amour est une preuve de vie… La vie est une preuve d’amour. » Je m’amuse du champ lexical, de la dimension religieuse de son témoignage. A-t‑il conscience qu’il parle comme s’il avait la foi, au fond ? Ne serait il pas devenu un peu cureton, lui l’athée acharné (hé hé, on va peut-être, nous aussi, avoir notre breaking news : « Luz est devenu croyant ! »).

Il éclate de rire : « Ah oui ! Je suis un cureton de la Love ! » Puis, à nouveau très concentré : « Je ne sais pas à quoi ça ressemble, l’amour divin. Une chose est sûre, c’est que l’objet de ma Foi à moi, je peux le serrer dans mes bras. Attention, hein… objet… je veux pas dire femme-objet ! »

Il pense avoir été « sauvé ». Dans la planche « Éros et Thanatos », on voit Luz et Camille redécouvrir le désir, la sensualité… « J’ai hésité à la faire publier, puis je me suis rendu compte que c’était la première planche qui parlait de reconstruction. »

Il n’y a rien de normal à voir ses amis assassinés
Comment cet homme d’habitude aussi réservé, qui cache sa pudeur à grands coups de provoc, peut-il se livrer autant, parler de son amour, de son intimité ? Je lui pose la question. « Plus rien n’est normal », me répond-il. D’où ce besoin de témoigner, de casser
cette vision quasi romantique de Charlie, envie de dire qu’il est un homme comme les autres. « Ne pas se faire piéger par l’émotion qu’on vous impose. » Il avait besoin de rétablir sa réalité. « Nous ne sommes pas des chevaliers sur des pur-sang, un crayon à la main pour la liberté d’expression. »

Ce sont des gens comme vous et moi… Comme ceux qui ont défilé ou pas le 11 janvier. « Chacun avait des raisons de le faire ou de ne pas le faire, et des dizaines de raisons. Penser à leur place est assez infantilisant. » Il fait allusion, encore une fois, à la dissection minutieuse qui est faite de Charlie.

Il n’y a rien de normal à voir ses amis assassinés, blessés, ni que leurs obsèques soient retransmises en direct à la télé. « Ça, je l’ai appris au moment de l’oraison funèbre pour Charb et je me suis dit : je m’en fous, on y va. J’ai pensé que ce serait la dernière fois que Charb et moi on serait tous les deux à déconner dans la cour d’école. On va bien s’amuser. Et je commence : “Charb, mon amour…” Et là, breaking news : Charb et Luz étaient ensemble ! Je me suis dit : “Charb, si tu voyais ça”, et j’imaginais tous les dessins qu’il aurait faits ! »

Plus rien n’est normal. Charlie Hebdo est entré dans l’Histoire. « La première fois que je l’ai réalisé, je venais de fumer, et c’est te dire si l’herbe devait être bonne, car, tout à coup, j’ai dit une phrase inoubliable : “Mais c’est big ! C’est big de chez big !” Camille et Philippe Katerine étaient là et on s’est effondrés de rire… et de larmes. Encore. » Et d’imaginer des statues à l’effigie de Charb : « Tu imagines la gueule de la statue ! Charb avec son tee-shirt rayé et son pantalon à poches… » On rigole, mais, après tout, ce ne serait pas plus absurde que tout ce qui se passe !

La seule normalité qu’il lui reste, c’est celle des sentiments qui l’animent. L’amour. « C’est la meilleure des entités quand, tout à coup, tout se fragmente. » Un ange passe, tremblant de larmes. 2

1. Les Inrocks du 29 avril 2015.
2. La Une avec Mahomet sur fond vert qui déclare : « Tout est pardonné. »

Dernière minute
Deux jours après cet entretien, alors que nous bouclions, Luz a fini par craquer. Ce qu’il nous avait demandé de taire, il le hurle à la Une de Libération. Il quitte Charlie Hebdo. Il n’en peut plus des sirènes hurlantes des médias, des breaking news quotidiens, des commentaires irrationnels sur les réseaux sociaux. Il ne relira plus jamais Catharsis, il veut être comme ses petits bonshommes aux yeux exorbités : à la fin, il y en a un qui se remet en marche. Bonne route, Luz !

Propos recueillis avec Sophia Aram
Photos : Guia Besana

Publié dans Causette #57 – Juin 2015

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