Liberté d’expression chérie, j’écris ton nom

C’est le paradoxe qui fait mal aux boyaux et qui énerve. D’un côté, la sensation de ne plus rien pouvoir dire, de l’autre, une prise de parole de plus en plus libre et dirons-nous « décomplexée ».

C’est le show permanent. Les « grandes bouches » prennent le pouvoir. Elles donnent leur avis, sur tout. Et tout se vaut. Que ce soit commenter l’info ou dire si la robe est bleue. Avec le Net, elles ont un boulevard sur lequel elles comptent bien laisser une empreinte indélébile. N’y a-t-il pas débile dans indélébile ? Ah non, dom- mage ! Ces « grandes bouches » qui traquent la chiure de mouche sur la Toile se posent en expert et en procureur. Elles n’ont peur de rien – souvent derrière leur pseudo – et se repaissent de leur croisade : se la péter en gueulant. Je gueule, donc j’existe. Et d’imaginer le sniper en bermuda derrière son écran rotant de vanité d’avoir taclé Obama sur son compte twitter « la raclée que je lui ai mise à Baraque ! » Peut- être, il se branlotte un peu.

Les médias, devant l’obligation et la rapidité qu’exigent le tout-info comme l’audimat font appel à eux, les encourage à donner leur avis : il faut bien remplir

les milliers de kilomètres de tuyaux de l’information.

Que faire contre cette engeance ? Une police de la pensée formée de milliers de petits dictateurs (qui s’ignorent ?) qui alimentent goulûment le marché, la haine et la bêtise ? Lui répondre ? Non. Ils ne veulent pas débattre. Que vous disiez « le ciel est clair » ou « t’as une belle chemise », vous recevrez une balle entre les deux yeux, vous serez -phobe ou -iste ; les deux, c’est mieux : raciste, antisémite, communiste, fasciste, féministe, masculiniste, sexiste, phallocrate, homophobe, putophobe, jeunophobe, provincialphobe, personnesagéesphobe, transphobe…

Une faction se lèvera contre vous. Sur la Toile, on écrira votre nom, on discutera votre cas et, le must, vous serez acculé à faire des excuses publiques. En même temps, tant qu’à vouloir se faire remarquer, autant utiliser les grands moyens. Comme dit un pilier de bistrot avec sagesse : « Si tu pètes et que ça fait pas de bruit, que ça sent rien, je vois pas pourquoi tu pètes.  »

Ne pas répondre donc. Mais ne pas se taire, comme un bon nombre d’entre nous seraient tentés de le faire, et à juste titre. Les insultes, ça use ! Utilisons, nous aussi, la liberté d’expression, ne la laissons pas qu’aux bouches sales. Apprenons à parler un peu plus fort.

Ah ! on me signale dans l’oreillette que le simple fait de tenir ces propos, fait de moi une alliée du Front national ou du complot franc-maçonnique-islamo-truc- muche-genré.

Je m’en fous ! Nous sommes très très nombreux à avoir envie de retrouver le goût de l’échange, du débat, de la conversation… De la courtoisie aussi. Voici quelques pistes de réflexion et un jeu de l’Oie qui vous donnera, une fois maîtrisé, quelques petits trucs pour rire à travers les balles. Et d’ores et déjà, exprimons- nous – prudemment – avec un grand C !

* extrait des Nouvelles Brèves de comptoir (tome 2). éd. robert Laffon.

 

Jean-Jacques, c’est très grave !

Jean-Jacques Goldman a fait quelque chose de très grave. Il a écrit Toute la vie, chanson au profit des Restos du cœur dans laquelle des jeunes et des vieux échangent entre eux. Et il y a, comme qui dirait, un fossé des générations. En gros, ils se disent : « Bouge-toi, oui, mais y a pas de boulot, t’as pourri ma terre, mais tu as la vie devant toi », etc. Et ça a provoqué un tollé, les experts de tout poil en sont certains : la chanson est réac ! Voui.

Monsieur Jacques Attali et Madame Fleur Pellerin, qui ont visiblement du temps pour ça, ont confirmé que c’était très grave. Un autre expert a connu son quart d’heure warholien. Olivier Cachin, spécialiste du rap, a fait le tour des médias pour défoncer la chanson… et les acheteurs du CD. Rarement on a été plus méprisant : « On a cherché […] de quoi effacer le mauvais goût dans la bouche laissé par ces doigts pointés et ces imprécations façon vieille variété. » Il explique que jusque-là il s’est retenu de critiquer, car il respecte trop les Restos du cœur (c’est gentil). Délicat, il « gardait un silence discret sur ces hymnes destinés de toute façon à ce “grand public” qui achète deux disques par an (dont celui des Enfoirés, donc). » C’est quoi ce « de toute façon ? », ce « grand public » ? Des incultes qui n’achètent que deux disques par an. Dont un des Restos, les ringards !

Attaquer une star comme Goldman doit être kiffant. Ceci ne nécessite aucun cou- rage. En revanche, Olivier, j’aurais adoré profiter de votre expertise quand, en 2013, en marge du film La Marche, le rappeur Nekfeu osait : « Je réclame un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo. »

PS : Le single Toute la vie ne cesse ne grimper dans les charts. À cette heure, il est classé 16e des ventes.

 

Illustration : BESSE

Publié dans Causette #55 – Avril 2015

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