Noémie Lvovsky, l’intranquille

Actrice fougueuse, réalisatrice torturée, femme ardente, Noémie Lvovsky illumine depuis longtemps le cinéma français. Enfant, elle voulait être clown, adulte, elle y est presque parvenue. Mais en assumant aussi sa part de noirceur : ses films reflètent l’intensité de ses doutes et de ses peurs, sa profondeur. La sortie de son dernier film a offert à Causette l’occasion de la rencontre.

Noémie Lvovsky, le nom dit quelque chose, mais on ne pose pas un visage immédiatement. Mais si, tu sais la mère de l’ado boutonneux dans Les Beaux gosses ! Ah oui, ça y est ! C’est aussi la mère maquerelle du bordel de L’Apollonide, la tante Monique qui chante Bambino dans Le Skylab ou encore la pleureuse dans Adieu Berthe. Incontournable. On s’arrache l’actrice, pour sa justesse, son audace et sa pêche d’extravertie. Tempérament qui bascule lorsqu’elle entre dans la peau de réalisatrice. Là, la sensibilité devient fragile, l’humour flirte avec la tendresse, jamais loin de la gravité et de l’intranquillité. Voir les films merveilleux et bouleversants Les Sentiments ou Faut que ça danse.

Quelle femme allions-nous rencontrer ? L’extravagante actrice ou la sensible réalisatrice ? En quelques secondes, nous aurons la réponse : une belle femme qui sourit timidement, parle d’une voix basse, hésite longtemps avant de répondre, ses yeux dans les nôtres. Elle prend le temps, hésite longuement, fume et boit du thé. Nous allons rester ainsi longtemps dans ce halo de fumée, dans les confidences d’une parenthèse enchantée.

Le film qu’elle vient de réaliser, Camille redouble, plonge au cœur de sujets qui remuent. Elle y joue le rôle d’une femme de 40 ans en souffrance : comédienne ratée, alcoolique et son mari la quitte (voir encadré). Suite à un malaise, elle se réveille : elle a 16 ans. Elle se retrouve chez ses parents, elle retrouve ses copines… et son futur mari. Sa mère est encore vivante. Changera-t-elle son destin ?

Au cœur du film, cette question qu’elle taquine depuis toujours : « Est-ce que le temps nous fait changer ou est-ce qu’il y a, en nous, une part d’irréductible, tellement dure que rien ne peut l’attaquer ? Comme un noyau de cerise. Cette question je me la pose depuis l’enfance ! Le temps qui passe, les liens qui se distendent, l’amour qui peut finir… »

« Hantée par l’absence »
Curieuse enfant, quand même, qui se pose des questions aussi profondes. « Oui, c’est vrai, mon enfance a été hantée par l’absence. » C’est-à-dire ? Il faut attendre un peu. Avaler une gorgée de thé brûlant. « Mes grands-parents paternels, juifs et socialistes, ont été déportés, ils sont morts dans les camps. Mais on n’en a jamais parlé. » Votre père, encore aujourd’hui, ne veut pas vous raconter ? « Non, ce n’est pas ça. Il ne PEUT pas. Je ne sais pas ce qu’il a fait pendant la guerre, comment il s’en est sorti. Ce que je sais, c’est qu’après la guerre, il bégayait et il écrivait à l’envers. Cet ex-boxeur semi-professionnel qui avait entamé des études de médecine a dû se reconvertir. Il est devenu ophtalmo. Mon père est un homme bourru, avec une grande violence en lui, un taiseux. En fait, s’il s’attendrissait, je serais inquiète, je me dirais, il couve une dépression ! Encore aujourd’hui, notre façon de nous dire les choses, c’est de l’antiphrase. Au téléphone, je lui dis : “je ne t’aime pas tellement.” Il me répond : “ça tombe bien, moi non plus.” Alors, on sait qu’on va bien, et on raccroche ! Quant à ma mère, il y avait un lien très fort entre nous. Mais les médecins l’ont désignée comme folle. »

Elle écrase sa cigarette, rageusement. Impossible d’accepter ce mot même si Noémie admet les dérapages de sa mère. « Moi je ne voulais pas envisager ça. Même mon père, à qui elle en a fait voir, n’a jamais dit qu’elle était folle. Encore aujourd’hui ! » Cependant, la mère devra quitter le foyer et, à 9 ans, Noémie vivra seule avec son père. « J’ai gardé de tout ça un immense sentiment d’insécurité. Ce qui m’a sauvée, c’est l’amour de mes parents. Bien qu’ils aient à supporter chacun des trucs terribles, ils m’aimaient. Mal, sans me le dire, mais pourtant je n’en ai jamais douté. »

Comme la petite Camille du film. Ses parents sont des gens simples ou perdus on ne sait pas, ils ne comprennent rien à leur fille, ils l’aiment, elle les aime et ça leur suffit. Une histoire simple qui nous bouleverse. C’est Yolande Moreau qui interprète cette maman. Une Yolande comme on ne l’a jamais vue. Fini la grande gigue à l’accent belge. C’est un rôle plein de délicatesse et de douceur. Là, Noémie s’enflamme : « Yolande, je la connais depuis toujours, mais là, je suis tombée amoureuse ! C’est une femme pour qui je pourrais virer ma cuti ! Si, si. » Noémie rit et allume sa énième cigarette. « Dans le scénario, la mère était moins présente, Yolande a énormément enrichi le rôle. Quand elle joue, c’est à la fois très proche de ce qui est écrit et totalement inattendu. Elle est tellement gracieuse, tellement juste. C’est un génie ! »

Si Noémie est dans l’emphase, c’est sans doute qu’elle a encore du mal à se considérer comme une actrice. « Jouer c’est venu très tard, c’est en plus. Même si parfois je gagne mieux ma vie comme actrice que comme réalisatrice, je ne considère pas que c’est mon métier. »

Ses acteurs, sa tribu Et pourtant, très tôt elle a voulu être comédienne. La petite Noémie, jolie frimousse aux cheveux frisés, adore faire le pitre. Ses parents la surnomment Harpo, hommage aux Marx Brothers que son père regarde avec passion. « Mon premier souvenir de cinéma, c’est mon père devant les films de Fred Astaire et des Marx Brothers. Je ne regardais pas les films, mais lui, regardant les films. Il avait un visage que je ne lui voyais jamais. Ça me fascinait ce sourire, cet émerveillement que je ne lui connaissais pas. Faire rire mes parents est alors devenu le but de ma life à 5 ans ! » Elle décide d’être clown et veut faire une école de cirque. Son père « flippe ». « Alors, je me suis tournée vers le théâtre. De 11 à 15 ans, je n’ai lu que du théâtre, tout Musset, Molière, Goldoni… je prenais des cours, je faisais des stages. J’étais passionnée. Un jour, après une audition, on m’a fait des réflexions sur mon physique : trop vieille pour les rôles de jeune première, trop jeune pour les confidentes. J’ai été mortifiée, et j’ai tout arrêté. J’ai senti que je ne supporterai pas cette dépendance du regard des autres. J’ai décidé de ne compter que sur mon esprit. Je me suis plongée dans les études. »

Ce seront des études de lettres puis un cursus cinéma à la Sorbonne. Elle entre à la Fémis en section scénario. Dès ses premiers courts-métrages, elle met en scène Emmanuelle Devos, Valéria Bruni Tedeschi (elle sera également plus tard sa co-scénariste), des actrices de sa génération, elle écrit avec Arnaud Desplechin. Sa tribu de cinéma se constitue doucement. Noémie Lvovsky fonctionne en bande, s’appuie sur elle, c’est même le cœur de ses premiers longs-métrages, Petites ou La Vie ne me fait pas peur. On retrouve cet esprit « bande de copines » dans Camille redouble, où l’une d’entre elles le définit clairement : « Arrête de faire tout toute seule. Tout seul on pense mal, il faut être à plusieurs. »

« Je devais avoir un terrain toxicomane»,
Et puis, il y a Jean-Pierre Léaud. Une rencontre à part entière. Le héros des Quatre cents coups de François Truffaut joue ici le rôle d’un horloger philosophe, envoûtant comme toujours. « Nous nous sommes vus, pour la première fois, il y a deux ans pour la préparation du film, mais j’ai eu l’impression que je le connaissais depuis toujours. J’ai eu avec lui des discussions profondes, importantes. Il est tellement pointu dans sa vision des choses, tellement affuté. Pendant des années, l’histoire de ma mère m’a fait peur, j’avais peur de devenir folle moi aussi. Léaud fait partie des personnes qui m’ont aidée à surmonter cette angoisse. »

Dans le film, son personnage clame une phrase étrange, qui sonne comme la solution d’une énigme « Donnez-moi la force de changer ce qui peut l‘être, et d’accepter ce qui ne peut pas l’être. La sagesse est de reconnaître la différence » Une prière ? Noémie hésite un peu. « Oui, en quelque sorte. Je n’en connais pas l’origine, mais c’est ce que répètent les Alcooliques anonymes en fin de séance. Une sorte d’incantation, pour tenir. Jean-Pierre doit le savoir aussi bien que moi, mais on n’en a pas parlé. » Il y a un flottement. Cette fois, c’est nous qui hésitons. Du bout des lèvres, on ose la question, vous êtes passée par les Alcooliques anonymes ? Elle sourit et se lance. « Oui, j’ai eu une période alcoolique. J’ai beaucoup bu et j’ai adoré ça. Heureusement, j’ai commencé tard sinon, je crois qu’on ne s’en sort pas. J’avais une trentaine d’années, je devais avoir un terrain toxicomane, une fragilité. Je suis tombée dedans d’un seul coup. À cette époque, ma mère totalement perdu la tête. Elle ne me reconnaissait plus, elle m’appelait Madame, j’étais totalement chamboulée. Je me posais des questions, fallait-il tout abandonner pour m’occuper d’elle ? J’ai commencé à boire. Ça a duré une douzaine d’années. J’en suis sortie grâce aux Alcooliques anonymes. En France, on en parle peu, ou mal. Dans les films où ils apparaissent, je n’ai jamais retrouvé le cœur de ce que j’ai pu connaître, une fraternité très forte, rien de mièvre. » Aucune trace sur ce beau visage d’un passage si douloureux et toxique. Elle n’a perdu ni beauté ni énergie. Il faut voir sa performance dans Camille redouble où elle interprète avec une facilité déconcertante Camille à 40 ans et Camille à 16 ans. Parti pris qu’elle a imposé à tous ses acteurs. Très gonflé. « Oui, mais le film reposait là-dessus, je le savais avant même de l’écrire. Pas de maquillage et pas d’effets spéciaux, ça désincarne, les personnages n’ont plus de chair. » Non seulement le procédé fonctionne, mais il nous fait comprendre à quel point l’âge est dans le regard de l’autre. « Être à la fois Camille et une femme de mon âge, c’était aussi très troublant. Dans une scène d’amour, je me retrouve au lit avec un très jeune garçon. C’était spécial. C’est un acteur, disons… très généreux. Je lui avais dit, un peu gênée : “Tu sais, je préfère quand ça n’est pas trop… triché” et bien il n’a rien triché du tout ! Il s’est jeté sur moi pour m’embrasser… Et c’est moi qui me suis retrouvée comme une pucelle, démunie, comme pour la première fois. [Elle se met à rire]. Du coup, ça a totalement retourné la scène ! » On frappe à la porte. C’est la maquilleuse. Noémie doit faire des photos pour Causette. Pas question d’apparaître comme dans Les Beaux gosses, cheveux gras sur jogging en fin de vie. L’évocation l’a fait sourire. « Et je n’étais même pas maquillée ! Mais ça m’amusait. En tant que réalisatrice, j’ai toujours demandé aux acteurs de ne pas chercher à savoir de quoi ils ont l’air, de me faire totalement confiance. Je leur interdis de regarder les rushes. Je suis intraitable. » En revanche, ça a été un peu plus dur pour son fils qui avait l’âge de ces beaux gosses. « Je lui ai collé la honte au collège, tout le monde le vannait : “Il paraît que c’est ta mère !” Moi je crois qu’il n’a pas aimé que je sois la mère d’un autre fils ! » Maman est fière ! Camille redouble, dédié à ses parents et ses proches, semble être le film de l’apaisement. Noémie restera sûrement fragile et intranquille, mais on est prêtes à parier que les tourments et les fantômes sont désormais de son côté.

Photo : DR

Publié dans Causette #27 – Septembre 2012

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