Didier Porte, Rien de spécial !

Début juillet. Comme tous les amoureux de France Inter, nous sommes perturbés, peinés, interloqués, quelque peu atterrées et inquiètes. Depuis un an, ça grattouille et ça chatouille entre les salariés, les auditeurs et les nouveaux patrons de la station. Et ça démange sacrément du côté de « l’humour » : un véritable prurit. On a l’oeil rivé sur Guillon puisque Nicolas Sarkozy – qui a nommé Jean-Luc Hees à la tête de Radio France – le déteste. On traque le moindre mouvement Guillon/Inter et, finalement, qui le coiffe au poteau, ou du moins arrive ex-æquo ? Didier Porte ! L’outsider, celui que personne n’attendait. À dix contre un, aurait dû faire des paris…

L’homme en noir est pile à l’heure. Il est souriant et il fait beau. C’est l’heure de déjeuner, on s’installe en terrasse et devant une bouteille de chianti. Tout l’entretien sera ponctué par des virgules d’éclats de rire. Pourtant, il en a gros sur la patate…

– Alors Didier, vous venez de décrocher la timbale, on dirait. Surpris ?
– Ah ça, oui ! Vraiment ! J’ai toujours bénéficié d’une grande liberté à France Inter, j’y suis depuis 1993 et n’ai connu aucune censure… Bon, quelques engueulades, une mise à pied, et j’ai quand même été viré une fois pour « inhumanité chronique envers Johnny ». Je crois que je disais qu’il fallait l’euthanasier, mais c’était pour rire ! Rien de très grave…

– Vous sembliez même très confiant. En juin 2009, vous déclariez à Télérama, à propos de l’arrivée de Jean-Luc Hees à la maison ronde : « Je ne vois pas Hees en coupeur de tête, ni France Inter en Radio Sarko » !
– Oui, je me suis trompé. La provoc est l’outil politique de Sarkozy, la reprise en main de France Inter se fait exactement de la même façon. J’ai vu l’ambiance changer,  l’inquiétude grandir. En ce qui me concerne, c’est très récent, ça date de la désormais célèbre chronique « J’encule Sarkozy » dans le 7-9, où j’encourageais un Villepin, atteint du syndrome de la Tourette, à se gargariser en insultant Sarkozy avant d’arriver à l’antenne, afin de ne pas déraper en direct. Je comprends tout de suite que j’ai un peu foiré, ça ne rigole pas. Ce n’est vraiment pas la meilleure de mes chroniques, je le reconnais. Je suis convoqué dans le bureau de Philippe Val à 14 heures. « Tu sais pourquoi tu es là ? », je dis que non. « La chronique de ce matin. » Je lui explique la Tourette, etc. Il hurle tout de suite et me dit : « Alors la prochaine fois, sous prétexte de la Tourette, tu pourrais crier Heil Hitler ! » Alors là, je me dis qu’atteindre le point Godwin (1) en trente secondes, c’est un record ! Je réplique que j’ai fait des centaines de chroniques. Celle-ci n’est sans doute pas la plus réussie, la plus drôle, mais je lui dis que son job, c’est de me soutenir. Quand on se quitte, Val me demande la confidentialité sur cet entretien, « ça reste entre nous… » J’accepte et reçois un avertissement quarante-huit heures plus tard. Personne ne m’a prévenu ! La suite, vous la connaissez. Une semaine passe. Rien. Puis, quinze jours après, un papier dans l’Obs : « Didier Porte doit-il la prendre ? » Papier à charge qui évoque l’entretien. Le soir même, je regarde Le Grand Journal qui traite du départ de Nicolas Demorand de la matinale (on ne m’a pas invité) : et là, on reparle de cette chronique et on ne diffuse que les huit secondes, hors contexte « J’encule Sarkozy ».
Et Demorand dit : « C’est tout sauf la radio que je veux faire ». Là, je comprends qu’on est en train d’organiser un truc contre moi. C’est à ce moment que se déchaînent les auditeurs et les syndicats.

– Pourtant, Jean-Luc Hees a affirmé (2) que les courriers reçus étaient moitié en votre faveur, moitié pour votre licenciement.
– C’est faux. (ndlr : le médiateur d’Inter confirmera que très peu d’auditeurs se disent satisfaits de l’éviction, mais que des milliers font part de leur inquiétude quant à l’avenir de la station).

– Que pensez-vous de cette direction qui semble totalement coupée de sa base, des auditeurs ?
– Il y a un grand mépris, et comme l’a dit François Morel à l’antenne : « Le mépris n’est pas une bonne gouvernance ». Comment prendre autrement les déclarations de Hees ? Il a quand même dit qu’il considérait que « cette tranche d’humour est un échec. Elle a montré une grande misère intellectuelle dont je ne m’accommode pas. Il n’y aura pas de changement d’horaire, ni de remplaçant (3) » ? Vous vous rendez compte, ça veut dire quoi, si ce n’est que les deux millions d’auditeurs quotidiens sont des demeurés ?

– Sarkozy doit penser que « C’est dur d’être aimé par des cons », tant le zèle d’Hees et Val à le contenter commence à crever les yeux…
– Oui, exactement, ça ressemble à ça !

– Selon vous, pourquoi Hees est au Grand Journal et Thierry Henry à l’Élysée, le jour où deux millions de personnes sont dans la rue pour défendre leurs retraites ?
– C’est plus sexy pour la télé de recevoir Hees ou de parler foot plutôt que de recevoir les représentants syndicaux ! Et ça permet de ne pas parler de l’intervention de Sarkozy dans le rachat du Monde ou de la réforme de la retraite.

Un ange passe. On est bien, là, sur notre terrasse ombragée. Des gens s’approchent pour féliciter doucement l’humoriste. Il y a un peu de vent. Nous en avons tous marre d’évoquer cette affaire pourrie. Notre sujet, c’est Porte, Didier Porte. Un étrange mélange de douceur, de politesse et de courtoisie se dégage de cet homme au verbe si acide, décapant. Il fustige les puissants, se fout des appartenances, ne respecte que l’honnêteté, n’a vraiment peur de rien.

Et sinon , la vie , ça va comment ?

Plus militant que simple humoriste ?
– Je me sens journaliste « de complément ». Je joue sur deux tableaux : l’info et l’humour. Le bouffon peut s’autoriser beaucoup plus qu’un journaliste, il fait avancer la liberté d’expression… Je ne suis pas très apprécié par les journalistes d’ailleurs, car j’empiète sur leurs plates-bandes.

– Vous avez d’ailleurs débuté comme journaliste…
– Oui, à La Dépêche du Midi. Mais je me suis fait virer au bout de six mois !

– Si vite ?
– Ben j’avais fait une enquête, « Avoir 15 ans à Carcassonne ». Je parlais de drogue, de sexe, et ça avait cartonné, alors je me suis autorisé certains éditos… hop, la porte ! Tant mieux, j’ai une tendance à l’embonpoint et j’aurais pu devenir journaliste institutionnel. Puis j’ai enchaîné avec la radio, d’abord pirate, puis TSF, RFM, Europe 2, j’ai aussi beaucoup bossé pour Culture Pub.

– Ce goût de la contestation, vous le tenez de vos parents ?
– Pas du tout ! Je suis fils de bourgeois : mon père était ingénieur centralien, ma mère pharmacienne. Mais elle n’a jamais exercé pour élever ses quatre enfants. Nous avons beaucoup voyagé, j’ai passé deux ans aux États Unis, quatre en Italie et mon bac à Montbrison, près de Saint-Étienne. Je faisais grève sur grève. C’était un peu bizarre, car mon père était alors patron d’une verrerie à Saint-Romain-le-Puy. Je trouvais ça marrant d’avoir les cheveux longs, de fumer des pétards et de prôner le marxisme. En fait j’étais très orthodoxe ! Puis je suis parti faire mes études à Saint-Étienne et Nanterre. Et j’ai trouvé un job et n’ai pas continué mon DEA.

– Aujourd’hui, vous entreriez en politique ?
– Pourquoi pas, mais je me définis comme un militant individualiste. Même si les choses ont changé, je me sens toujours proche du marxisme sur le plan de la critique économique, politique. Sans rester bloqué sur les schémas de mon adolescence, je reste fidèle à cette étape fondatrice. En fait, je suis paradoxal : libertaire sur le plan personnel mais plutôt strict sur le dogme !

– Vous sentez-vous proche du féminisme ? Vous en parlez peu…
– Ah ça, ça reste dans l’intimité du foyer ! Ma compagne – elle est sociologue, c’est une des disciples de Bourdieu – est dans l’insurrection permanente. Cette nuit, quand les petits se sont réveillés, elle m’a dit : « C’est à toi de t’occuper des petits, maintenant que t’as plus de boulot ! » Plus sérieusement, bien sûr que je suis pour l’égalité en toutes choses, mais je reconnais que je n’ai pas milité spécialement pour ça. Je devrais, car lorsque j’entends Carlita chez Drucker féliciter une pilote de je ne sais quoi en commençant sa phrase par : « Je ne suis pas féministe MAIS je suis fière que ce soit une femme à ce poste », je me dis qu’il y a du boulot (4) !

Rayé de la carte

– Mais Didier, vous avez l’air assez détendu pour quelqu’un qui vient de se faire jeter… Et si c’était une bonne chose, au final, ce licenciement ?
– Il était peut-être temps que je sois viré ! Ça va être un grand changement dans ma vie, je vais avoir plus de temps… Il faut que je me repositionne : bosser moins pour gagner moins !

– Vous allez l’employer comment, ce temps nouveau ?
– À dormir ! Je me levais quand même à 2 ou 4 heures du matin selon les jours. Mais bon, je viens quand même d’accepter une chronique hebdomadaire pour Arrêt sur images5.

– Vous vous faites de nouveaux amis… Stéphane Guillon en fait partie ?
– Nous étions un peu brouillés pour des histoires d’ego frustrés. Vous savez, les humoristes, nous sommes très individualistes ! Mais là, nous sommes solidaires, on s’appelle tous les jours.

– À propos de nouvelles affinités, que ferez-vous si Europe 1 ou RTL vous proposent
de les rejoindre ?
– Impossible, je suis rayé de la carte ! De toute façon, j’aurais l’impression d’être manipulé, instrumentalisé contre France Inter. Et j’aime toujours Inter, car c’est une vraie famille.

– Vous préparez un livre sur l’affaire ?
– Vous savez déjà ça, vous ? Oui, il sort à la rentrée.

– C’est à la rentrée également que sera plaidé le procès que vous intente votre collègue humoriste (c’est une vanne !) Arthur, pour une chronique parue dans Siné Hebdo ?
– Oui, il m’a attaqué pour « diffamation et injures publiques », ce qui donne une idée de son sens de l’humour !

Et le vôtre, Didier, est-il si grand ? On va vérifier ça… Pour la séance photo, on n’a pas
résisté à la tentation de le mettre dans la peau d’un Tony Montana des ondes. Une
plume magnifique qui, trempée dans l’acide, fait fondre ceux qu’elle touche… entre
deux entretiens de licenciement.

Propos recueillis avec GLD

1. Godwin a énoncé la loi selon laquelle plus un débat se prolonge, plus la probabilité d’une comparaison avec les nazis ou Hitler se rapproche de 1.
2. Le Grand Journal, Canal +, le 24 juin.
3. Le Monde daté du 23 juin 2010.
4. Sur France 2, le 13 juin. Il s’agissait de Virginie Guyot, première femme commandante de la patrouille de France.
5. 2 000 abonnements et 35 000 connexions en deux jours à l’excellent site http://www.arretsurimages.net pour la première diffusion.

Photo : Christophe MEIREIS

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