Sylvie Caster, La discrète

C’est une femme douce, une femme rousse. Rien, quand on la rencontre, ne laisse deviner le torrent qui roule en elle. Sa solidarité viscérale envers les faibles, les discrets, les sans-voix. Elle a la bonté et la curiosité chevillées au corps. Dans son coin, silencieuse, aucun détail ne lui échappe, elle flaire dans des vies lisses en apparence l’énigme de la douleur, des bosses. Puis elle enquête tel un détective bienveillant. Sa mission Ici-bas est de réparer, révéler au monde en les écrivant les gens brisés qu’ils soient taiseux ou fanfarons.

Ici-bas (coédition Les Arènes – XXI) est le titre de son dernier livre : un recueil de cinq reportages au long cours parus dans la revue XXI. C’est du journalisme ; elle livre donc des faits et raconte les protagonistes. Mais le talent de Caster, c’est qu’elle est aussi écrivain ; alors, même lorsqu’elle reste dans cette rigueur factuelle, son style transforme la moindre fermeture d’usine, l’absentéisme des enfants à l’école ou encore l’entêtement d’un député à éplucher les comptes de l’État (pourtant pas très funky, comme sujet !) en un vrai roman populaire. Son enquête sur le Dr Maure (une version plus longue que dans XXI), le faux chirurgien esthétique dont elle a rencontré les « victimes », est tout simplement bouleversante. Sans fioritures, sans misérabilisme, sans commentaires, rien, juste sa petite voix douce qui relate des horreurs, des chagrins sans fond. Le chagrin, elle connaît, les êtres cachés, elle connaît. Elle ne supporte pas la loi du silence. Après « une enfance perdue », des études à Sciences Po, elle « monte à Paris » et n’a qu’une idée en tête : « écrire ». Mais il faut gagner sa vie, alors elle décide d’être journaliste. Elle débute en faisant du rewriting à Marie-Claire, on lui propose d’être rédac’ chef, elle refuse. « Je voulais écrire à Charlie Hebdo, avec les voyous !
C’était formidable. Que des épées, une explosion de talents, de vrais génies. Une liberté totale, absolue. Avec Cavanna, on pouvait faire tout ce qu’on voulait. Ce Charlie était une aventure extraordinaire. » Cavanna se souvient : « Sylvie était le contrepoint parfait de la bande Hara-Kiri. Elle était le Petit Chaperon rouge, nous étions les grands méchants loups. Ça se complétait très bien. Elle ne se laissait pas influencer. Son style est bien à elle. » Puis Charlie s’arrête, et elle passe au Canard : « À Charlie, ils n’étaient pas aussi phallocrates qu’on veut bien le dire. Ils étaient trop intelligents pour être bornés. Au Canard, je suis entrée dans la forteresse de la misogynie. J’étais la seule femme à y écrire. J’ai tenu treize ans et demi. On devrait me donner une médaille ! » Puis elle entre à Marianne : « C’est grâce à Jean-François Kahn que j’ai arrêté les chroniques et suis allée vers le journalisme pur. Aujourd’hui, je travaille pour XXI, qui est une revue magnifique. » En parallèle de cette vie professionnelle atypique, elle écrit des romans absolument attachants, bouleversants, jubilatoires qui, tous, donnent corps aux invisibles. Car, et c’est elle qui l’écrit dans sa préface : « Ce sont eux, ici-bas, qui disent le mieux où nous en sommes. »

Publié dans Causette #8 – Mai/juin 2010

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