Mr. Propre un homme à ménager

Si vous chercher à le joindre et n’y arrivez pas, alors renoncez immédiatement à être détective privé. Mr. Propre ne se cache pas, il s’expose même ! Page Facebook, petites annonces, Twitter. Partout, il décline son pedigree : « Pierre Chevalier, le Mr. Propre de la pub. » Suivent ses coordonnées complètes. Au premier appel, il a répondu présent ! Et pas qu’un peu. On a été accueillies comme des reines.

En 1983, à l’âge de 40 ans, Pierre Chevalier est devenu Mr. Propre. L’incarnation française du roi du détergent citronné. Ainsi il a réalisé son rêve d’enfant : « Devenir quelqu’un. » Il a investi son rôle au-delà du contrat qu’il avait signé avec la  multinationale américaine Procter et Gamble, propriétaire de la marque. Être Mr. Propre, ça le fait kiffer, et il s’est assigné la mission de protéger à vie l’image de
l’icône de la ménagère. À vie. Ce qu’en pense Procter et Gamble ? Qu’importe, de
toute façon, c’est trop tard : « Partout où je vais, à Corbeil, Évry, gare du Nord, Nantes, quand je prends le bus 402 ou le 405, je suis Mr. Propre ! Tout le monde me reconnaît ! Les gamins, les caissières au supermarché… Je n’y peux rien, c’est comme ça ! » Vrai fataliste ou faux vaniteux ? C’est plutôt un sacré animal social que nous avons rencontré. Un personnage à la gouaille d’autrefois, une armoire de chair et de muscles – 1,88 mètre pour 120 kilos – dont la capacité d’émerveillement est celle d’un enfant : intacte !

Nous prévenons que nous aurons un quart d’heure de retard. Nous avons raté la sortie Corbeil-Essonnes. « Pas de problème, je suis en bas de chez moi, je vous attends. » Il n’a pas dû bouger car, à notre arrivée, à travers les arbres, on voit sa silhouette immobile se détacher sur les briques rouges de l’immeuble. Facétieux ou professionnel, il pose dans la « Mr. Propre attitude » : visage légèrement penché, bras croisés haut sur le torse, jambes écartées. Crâne rasé de frais, boucle d’oreille à gauche. Pantalon crème et chaussures vernies blanches. Il sourit, mais pas trop. Impec ! « Oh ! vous savez, j’ai l’habitude des photographes. » On shoote une première fois.

Nous nous laissons guider. En vrai pro, il a tout prévu : d’abord, visite de la cave. Huit mètres carrés (à vue de nez) aménagés en salle de muscu : poids, haltères et fonte sont entassés. Un accident cardiaque l’an passé l’a obligé à restreindre son activité, mais il s’entraîne encore deux fois par semaine. « Ah ben, je suis obligé, hein, je suis Mr. Propre ! » Faut des muscles. Il ajoute, fier comme un bartabac : « Et puis faut voir, hein, à 71 ans y en a pas beaucoup qui soulèvent encore 100 kilos ! Moi, j’en connais pas ! » Les murs suintent le passé : affiches, photos, diplômes, autographes. La vie de Pierre Chevalier et de « l’icône des ménagères » se mélangent. On shoote encore. Puis on monte un étage. Sur la porte de l’appartement, une plaque : Pierre Chevalier / Mr. Propre / 06 37 6X XX XX. À d’autres la liste rouge ! Dans le petit salon-salle à manger se cognent encore des images de Mr. Propre contre des dizaines de petits bibelots en porcelaine, des tableaux de chasse que l’on n’attendait pas. Sur la table, il a étalé sa revue de presse, encore des photos de lui à tous les âges, de sa femme, de ses filles, de ses parents décédés et, bien sûr, de ses exploits de Musclor : « Là, je soulève d’une main une voiture de 600 kilos, et sans compter les trois personnes dessus ! » Il est vraiment costaud ! Et délicat : il a préparé du café, acheté du cidre, et s’en veut vraiment d’avoir oublié le gâteau. Ce n’est pas grave, on n’a pas très faim. On a surtout hâte de se gaver de ses pérégrinations. Et ça tombe bien, car pour parler, ça, on peut dire qu’il est généreux. Très. Parfois ça se  bouscule un peu au portillon et on a du mal à suivre : le raisonnement, les dates… Mais, peu à peu, les wagons se raccrochent les uns aux autres. Et c’est un film à la Audiard qui commence… en 1943. « Je suis né dans les Vosges, à Épinal, le papa était conducteur de
machine à vapeur. Sur l’Orient-Express, entre Nancy et Paris [sic]. La maman était mère au foyer, il y avait quatre enfants. » Le petit Pierre est un très mauvais élève. Il est costaud, aime la boxe. « J’avais une sacrée patate ! » Il déchire des bottins dans les fêtes foraines et nourrit un rêve étrange : « Je regardais le général de Gaulle à la télé, je voulais être son garde du corps, le protéger. » Il soupire : « Je voulais être quelqu’un, quoi. » En attendant, il part en usine comme chaudronnier. Sa soeur, « qui travaille à Playtex », vit au Raincy, près de Paris. Il lui rend visite tous les week-ends. C’est là qu’il fait la connaissance de Simone. Il va quitter Épinal et ils emménagent ensemble à Paris. En 1966, ils auront une fille, Isabelle. Retenez bien son nom, on va y revenir. En 1969, Simone le quitte, la petite fille dans ses bagages.

Videur au Gibus
Entre-temps, traînant sa carrure plutôt exceptionnelle de Saint-Germain-des-Prés à République, il se fait vite remarquer et, après différents petits boulots, se retrouve videur au Gibus. Le temple du rock and roll. La période est plutôt musclée et très déjantée. « Pierrot » devient une figure du quartier.

Au Gibus, il croise Deep Purple, les Sex Pistols, Enrico Macias, le père Barclay, « un sacré dragueur ». Il se souvient à deux cents à l’heure et nous raconte, nous raconte : « J’ai aussi fait James Brown, Sex Machine, qui est mort à Santa Monica. Il avait les Black Panthers avec lui. Ça, c’était impressionnant. Et Dick Rivers, vous voyez qui c’est ? Il a 70 ans, il avait un groupe, mais ça n’a pas marché. Je ne l’aimais pas trop. C’était un fils à papa, lui. Catherine Ringer… Ah ! Catherine Ringer. Elle m’appelait “mon nounours”. Ça, Catherine, je l’aimais vraiment beaucoup. Et Yves Mourousi, vous connaissez ? Eh bien, il était homosexuel, vous le saviez ? Il arrivait avec sa Harley, c’était quelque chose ! Il y avait aussi Carlos, Johnny… Des fois, hein, vous voyez ce que je veux dire, il fallait faire un peu le ménage. Tout le monde me connaissait. Bah j’étais Pierrot, quoi ! »

Pierrot qui rend des petits services aux uns et aux autres. Comme, par exemple, « dérouilleur » : « J’étais videur ET cogneur », dit-il fièrement. Probablement à cause de notre air circonspect, il ajoute : « J’avais des règles, si tu les respectais pas, je balayais ! » Et de nous faire un revers de sa main large comme une raquette ! Il « dérouille » aussi, sur commande de son patron, des mauvais payeurs ou des mauvais coucheurs.
« C’était méchant, République. C’était l’époque des bandes. Attention ! quand je casse la gueule, je le fais bien. » D’ailleurs, il refuse de toucher aux femmes. « J’aidais aussi la mère maquerelle du Petit Tonneau. Il fallait parfois faire le ménage avec certains clients, vous voyez ce que je veux dire ? » Il parle d’honneur, de droiture. « J’avais même un flingue. J’étais très aimé, vous savez, car je suis assez psychologue, c’est un peu mon métier. » On peut voir les choses ainsi.

Un petit poisson, un petit oiseau s’aimaient d’amour tendre
Il rend aussi d’autres services, comme garde du corps, mais ça devient confus : pêle-mêle, il évoque les colleurs d’affiches, le Quai d’Orsay, un commissaire… et surtout, il a « protégé » les meetings du général de Gaulle ! Il ne le rencontrera jamais. « Je n’ai pas pu l’approcher, mais j’ai filtré les entrées pour qu’il ne lui arrive rien. » Vœu d’enfant presque exaucé. Il saura se préserver du milieu dans lequel il évolue, Pierre ne touche ni alcool ni drogue. « J’ai connu des copains qui sont morts de ça. » Il a découvert la muscu, et dès que sa vie lui en laisse le temps, il va s’entraîner. Parfois, c’est à 7 heures du matin, en sortant du Gibus. Ce n’est pas non plus un gros dragueur (d’après lui), mais, en 1973, à
30 ans, il rencontre Roberte. Elle a 22 ans et est dans la galère. « Elle était au Petit Tonneau avec une copine. Je leur ai offert un café. » Ici la voix de Pierre se fait plus basse : « À la première rencontre, je lui ai dit : “Voici la clé de mon studio, va dormir. Si ça te plaît, tu restes, je te fais confiance. Surtout, tu fais attention aux perruches.” Je les avais apprivoisées, elles venaient s’accrocher sur mon doigt. “Tu as du bon vin, du Pouilly, du Morgon, et y a à manger pour toi pour six mois. Réfléchis. Si quand je rentre au petit matin tu es là, alors c’est bien.” J’avais envie de quelque chose de sérieux. » Un ange passe. Longtemps. « Au petit matin, elle était là, Roberte. Je l’ai prise dans le creux de ma main. Depuis, elle est restée avec moi. » Aujourd’hui, Roberte est dans la chambre à côté, probablement endormie. Elle lutte contre son quatrième cancer : « Elle est sous morphine, elle ne peut pas vous parler. Je lui donne à manger comme à un bébé. »

En 1980, il quitte le Gibus et ouvre avec Roberte – qui s’est aussi entichée de ce sport – deux salles de musculation dans Paris. Un nouveau chapitre va s’écrire en ce jour de novembre 1983. Pierre-Yves Bimont- Capocci, de Procter et Gamble, entre dans la salle du XVIIe arrondissement. Il nous raconte : « À cette époque, j’étais chef de produit dans cette multinationale. J’avais repéré sur une coupure de presse Pierre Chevalier, qui posait devant sa salle. Il ressemblait à Mr. Propre ! Comme quelques semaines plus tard il y avait un séminaire à Cannes avec toute la force de vente de Procter et Gamble, on a pensé que ce serait bien de personnifier Mr. Propre. Il fallait passer une semaine à Cannes et faire un spectacle. C’était assez simple, pas de texte, juste l’incarnation du personnage. »

Pierre demande le temps de la réflexion, le temps d’en parler à sa compagne.
Mais devant la somme proposée (« Je ne vous la dirai pas, c’est personnel. »), il accepte. Il se rase le crâne, glisse un anneau à son oreille gauche et apprend quelques trucs comme la position jambes écartées, bras croisés.

Les deux tourtereaux découvrent un autre monde. « On a fait notre baptême de l’air ! On met une heure et demie pour faire Paris-Nice, vous savez ! J’avais même pris des poids pour m’entraîner, je vous raconte pas ma valise, elle devait faire cent kilos ! On est allé au Carlton [il dit “Carrtone”, ndlr], vous voyez ? Oh ! là, là ! » Il raconte le marbre rose, l’hôtel du Gray d’Albion. Une semaine de répétition pour préparer un show d’une heure trente. Il vibre encore à l’évocation de sa prestation devant 3 000 personnes. La musique de Rocky et cette bouteille de détergent de trois mètres de haut. Les applaudissements.

« J’étais devenu quelqu’un. Mais on n’était pas à l’aise. J’aimais pas le gratin, c’était insupportable. Les nanas, elles mangeaient comme ça [il fait la moue], ça sentait le parfum, les dollars. Pouah ! » Il goûte quand même le caviar : « Je ne savais pas du tout que c’était ça ! rigole-t‑il. Puis j’ai dit au revoir à M. Capocci, et avec Roberte on a mangé un steak-frites à l’aéroport de Nice avant de reprendre l’avion. »

Le roi du camping
Par la suite, il enchaînera les animations en supermarché – « Je dédicaçais les flacons, j’étais payé 1 000 francs la journée » –, fera de la figuration au cinéma et sera également sollicité pour le « porté de personnalités », métier qui consiste, par exemple, à arriver sur la scène de l’Olympia avec trois Miss dans les bras. Les femmes lui tournent autour. « Ah ! mais je touchais pas à ça ! Mais c’est sûr, elles se disent : “Tiens, c’est Mr. Propre, il doit avoir du fric !” » Oui, mais non. Roberte, elle, s’occupe des salles et se classe 2e Miss Body Building en 1985. « Elle aime Mr. Propre, mais sans l’aimer vraiment. Disons que c’est pas sa tasse de thé. »

Puis, petit à petit, c’est le retour à l’anonymat. Mais Pierre reste dans la peau et conserve le look Mr. Propre. Même dans sa vie privée, ce qui ne ravit pas forcément ses filles, Rachel et Sophie, qu’il a eues avec Roberte. Dans la rue, elles n’aiment pas qu’il soit reconnu. Pierre se découvre une nouvelle passion : le camping. Il acquiert une parcelle de terrain au camping de Saint-Chiron dans l’Essonne, y pose sa caravane. Il y passe l’essentiel de l’année. « La famille me rejoignait le week-end. Le camping, j’adorais ça ! » Compte tenu de son bagout, on n’a aucun mal à l’imaginer roi du camping ! Mr. Propre est dans la place !

Oui, mais… en 2003, Mr. Propre va connaître un nouveau quart d’heure de célébrité. Peu glorieux, celui-là. Il se retrouve sous les feux des médias, car le roi du détergent serait crado. À tel point que le nouveau propriétaire du camping lui envoie une lettre d’expulsion. Sa caravane, la même depuis vingt et un ans, serait un taudis, sa parcelle un bidonville. Les médias s’emparent de l’affaire et Julien Courbet y consacre une émission de Sans aucun doute, sur TF1. Pierre Chevalier est sur le plateau aux côtés de son épouse (qui va s’appeler Sylvie pour l’occasion). Ensemble, ils s’indignent et défendent leur honneur.

Pendant que ça crie sur le plateau, quelque part dans Nantes une femme regarde la télé et s’effondre en larmes. Il s’agit d’Isabelle, vous vous souvenez, sa première fille, qu’il a eue avec Simone. « La maman, elle m’a quitté à la veille de Noël, en 1969, et je n’avais plus eu de nouvelles. » Pierre cherchera longtemps, engagera des détectives privés… et perdra espoir. Isabelle, de son côté, se résignera. Sa mère lui dit que son père est mort, qu’il était Mr. Propre. Le lendemain, elle contacte le fameux camping, obtient le numéro de son père. Ça sonne, il décroche. « Mon papa chéri, je t’aime, je n’ai plus que toi dans ma vie. » Pierre s’effondre : « J’y ai pensé chaque jour depuis sa disparition. Et là, je la retrouve et en plus j’apprends que je suis grand-père. » L’affaire est si belle que Julien Courbet rempile et fait une seconde émission. Une spéciale. Le camping, cette fois, on s’en fout un peu, on apprend que Mr. Propre va devoir partir quand même, mais le principal est que cette histoire a servi à retrouver Isabelle. La famille doit se réunir bientôt. Pierre dit dans un mois. Mais, mais, mais… qui arrive par surprise sur le plateau : Isabelle et ses enfants ! Mr. Propre pleure comme une Madeleine, sa fille aussi… Sylvie (Roberte) est tellement émue que Julien Courbet doit la soutenir. Bon audimat. Et la France entière a découvert que le colosse avait un coeur gros comme ça ! Voilà ! Depuis, la petite famille recomposée se voit régulièrement. C’est plein d’amour et de pudeur. Aucune des filles n’a voulu nous répondre. « Ah oui, elles fuient les médias. Mais moi, je suis fière d’elles. »

L’histoire a failli faire l’objet d’un livre, mais Procter et Gamble s’est opposé à l’utilisation de l’image de Mr. Propre. Quant à Pierre, il aimerait reprendre du service. Il nous appelle régulièrement, prend des nouvelles et propose de faire de la pub pour Causette. Le meilleur ami de la ménagère soutenant un journal féminin, vous en pensez quoi ?

Photos : Nathalie Mohadjer

Publié Causette #HS2 – Juillet – Août 2014

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close