Marcel et son orchestre font leurs derniers pogos !

Marcel et son orchestre, c’est fini ! Le groupe de ska-moules-frites déjanté sort son dernier album et entame sa dernière tournée. Nous les avons retrouvés chez eux, à Lille, devant du « potje vleesch » et de la bière. On a trinqué, un peu émus, à l’histoire un peu breloque d’un orchestre rock burlesque qui nous a fait bouger les fesses pendant plus de vingt ans… « Aux vingt ans de nos quarante ans », ont-ils plaisanté. Un calembour par phrase, un rire franc par-dessus et on peut reprendre la conversation. Ce sera le tempo de l’interview, dont on ressortira les zygomatiques endoloris et le cœur en fusion.

Marcel, c’est deux décennies de rock-ska-fanfare un peu baltringue, avec costumes, maquillages, cuivres, pogos et farandoles. C’est aussi vingt ans de concerts dans toute la France, entre quatre-vingts et cent trente par an, dix albums, des livres, un DVD, et toutes ces nuits à dormir dans le camion. Vingt ans de rock’n’roll quoi, esprit compris. C’est rare, une telle longévité pour un groupe et, pourtant, Les Marcel – comme on les appelle – ont décidé de raccrocher les crampons.

Pourquoi s’arrêter ? « Le terrain de jeu dans lequel on évolue depuis le début n’existe plus. La visibilité devient impossible, sous réserve de galipettes que nous refusons de faire », explique Franck, le chanteur, leader – « Ah, non ! Je suis pas leader, je suis Lidl. Un leader à pas cher ! » corrige-t-il – et surtout le plus bavard du groupe ! Rester visible devient impossible si on ne met pas énormément d’argent dans la promo. La promo gratuite, ils veulent bien en faire, mais point trop ne faut exagérer : on leur propose de passer chez Cauet ? Ce sera niet. Hilares, ils se justifient : « Ben, c’était une émission sur l’excentricité, on n’est pas excentriques tout de même ! » Mais non, voyons ! « L’industrie musicale ne s’intéresse plus qu’à ce qui pourrait faire du clic sur Internet pour vendre sa pub. Les albums ne se vendent plus. Regardez, tous les chanteurs sont sur la route, la plupart en tournée acoustique pour compenser financièrement par la scène le manque à gagner du disque. Du coup, les programmateurs de salles te proposent des clopinettes. » Et sur la route, les Marcel, c’est – au minimum – une dizaine de personnes (ils sont sept sur scène), du matériel, des costumes entassés dans un camion, où les couchettes font souvent défaut. C’est sûr que vingt ans de camion, ça use, ça use. Chez les Marcel aussi la réalité économique a des conséquences. Leur fonctionnement a toujours été de partager en parts égales et de vérifier que le prix des places ne soit pas trop élevé. Équation impossible à tenir aujourd’hui. « C’est plus difficile de vendre un disque que du poisson à Boulogne », résume Franck. Même si le plaisir de jouer est intact, leur histoire s’arrête donc là. « On s’est mis autour d’une table et on s’est dit qu’on avait bien vécu et que c’était le moment idéal pour arrêter. » De toute façon, jamais le groupe n’aurait pensé atteindre une telle longévité car, au départ, c’était juste une blague de potache, en réaction au climat de l’époque.

« On veut une belle arrière-saison ! »
On est à la fin des années 80, dans une riante ville du Pas-de-Calais : Boulogne-sur-Mer, son phare, le beffroi, la mer. Au lycée, Tof, Franck et d’autres potes écoutent du punk, du rock, du reggae, Toots & the Maytals ou les Ramones. Ils se marrent bien en organisant des « attentats fantaisistes » : ils défilent en pleine ville « pour exiger la suppression de la moquette murale » ou, mieux, « pour exiger une belle arrière-saison » (dans le Nord, c’est culotté !). C’est rigolo, mais boaf, pas très sexy : « Les filles préféraient les guitares aux pancartes », constate Franck. Alors naît l’idée de « faire un groupe ». Du rock festif, comme Au Bonheur des dames ou les VRP. Il faut trouver un nom. « On a voulu prendre le contre-pied de ce qui se faisait alors, explique Franck. Les mecs du rock indé se prenaient au sérieux, chantaient en anglais. Il fallait faire la gueule. Nous on s’est dit, on va rigoler, et on a cherché le nom le plus balochard. » Marcel et son orchestre, donc. Fallait oser – « Ben quoi, ça aurait pu être pire : “Los Moumoutos on Ze Torse” », souligne Bouli. Surtout, ils n’ont jamais pensé qu’ils se trimbaleraient ce nom-là pendant si longtemps, car « l’objectif, c’était l’échouement ». Raté ! Leur côté antihéros plaît. Leur musique aussi. Les albums s’enchaînent : Sale Bâtard ! Crâne pas t’es chauve, Si t’en re-veux, y’en re n’a… Au tournant des années 2000, leurs ventes avoisinent les 50 000 exemplaires par album et leur double DVD sera DVD d’or. Les spectateurs se pressent de salles en festivals. Leurs concerts sont de véritables exutoires, où le public se lâche. À donf ! Le groupe aussi. Vêtus de costumes bariolés, robes de mémère, fausse fourrure – dress code : Emmaüs –, ils sautent partout en jouant des chansons rock-reggae-punk qui font bouger les popotins au son puissant des cuivres. Le public se déguise aussi. Après tout, Dunkerque et son carnaval ne sont pas loin !

Marcel, c’est fini !
Toujours le même mot d’ordre, les 3D : « Déconne, danse, dénonce. » Dénonce, parce que le groupe fricote avec le militantisme, tant sur le plan individuel que sur scène. Chanson CO2 pour Greenpeace, concerts de soutien réguliers (usines, petites et grandes assoces). Sous couvert de chansons festives et/ou potaches perle la dénonciation d’une société absurdement consommatrice et souvent injuste. Franck, qui est l’auteur de toutes les chansons (la composition est commune) a toujours été engagé politiquement et regrette que « l’on confond[e] beaucoup engagement et bon sentiment ». Pour lui, il y a deux façons d’appréhender la lutte, « au pied de biche » (au « Greenbiche », selon JB), ou en douceur : « Je fais attention d’être intelligible par tous, une chanson sur “l’accord global des services” ne marcherait pas ! » plaisante-t-il.

Ainsi, trouve-t-on dans le répertoire des chansons marrantes sur la xénophobie (Un rire franc / Un rire frais / Un rire français), le chômage… Et ces grands fous ont aussi un cœur d’artichaut : les chansons qui parlent d’amour, de sexe, des râteaux, du vieillissement, ne manquent pas. Mais toujours à la sauce Marcel. Tout est délicieux. Y compris leur côté grivois : « René est con / Comme un balai / Comme un balai en moins poilu et plus épais » ou « Je vous avoue qu’une fois j’ai goûté la frite à François / Le goût de sa mayo m’a fait cracher aussitôt ». Tout comme leurs racines ch’tis : « Sam’di o’ avons rit /Arrien eun qué cholerie. »

Alors, voilà, tout ça va prendre fi n ? Ben oui, on en pleurerait. Mais avant cela, il y a le tout nouvel album – double – De la joie jusqu’au cou, dont Causette est partenaire… Un CD d’inédits et un CD d’anciennes chansons, toutes chamboulées, où un rock devient du cha-cha par exemple. Et, surtout, la dernière tournée qui commence le 23 février à Lille. Ne ratez pas Marcel et son orchestre sur scène, ça décoiffe sévère : chorés chiadées, pogos exaltés, concerts flamboyants ! On y chante, on y danse, on y farandole, on y embrasse ! Deux heures trente de bonheur… jusqu’au cou !

Avec Johanna LUYSSEN
Photos : Arnaud Calais

NB : Une pensée émue à ce spectateur très dodu, déguisé en vache, qui depuis vingt ans se jette de la scène à chaque concert et traverse la salle porté par le public hurlant le refrain de la chanson Les Vaches : « Meuh meuh meuh font les vaches / Les vaches font meuh meuh. » Il va nous manquer terriblement ! Degway !

Publié dans Causette #21 Février 2012

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