Benoît Poelvoorde, Le vacarme de l’intime

Le 28 août est sorti “une place sur la terre”, film de Fabienne godet dans lequel Benoît poelvoorde campe un photographe solitaire désenchanté à qui l’amour va redonner une place… le 22 septembre prochain, le comédien belge aura 49 ans. À l’aube de ce demi-siècle, c’est l’heure du bilan. Celui d’un homme qui, depuis l’enfance, marche, tangue ou bascule – c’est selon – sur des chemins de crête. son nord à lui, c’est l’intime. une zone floue dont il ne parvient pas à circonscrire les frontières. il a beau faire le clown, botter en touche, rester dans l’allusif… l’intime n’en finit pas de suinter, de le gratter.

 

Il marche entre deux rives, un pied dans le cinéma, un autre dans la réalité, et ça claudique. Car Benoît Poelvoorde vit comme il joue: au premier degré… Benoît Delépine, qui l’a fait tourner dans tous ses films , nous l’explique très clairement:

« Il n’est pas acteur, il EST le personnage. Donc rien à dire, rien à diriger, si ce n’est le laisser faire!» (À ce propos, Benoît, vous avez un message à la fin de ce portrait.) Fabienne Godet confirme, et s’émerveille de «cette capacité incroyable à plonger dans son rôle totalement, comme un enfant qui joue ».

Le hiatus vient peut-être du fait que ce n’est pas lui qui a choisi le cinéma, c’est arrivé près de chez lui, et par hasard. Son premier rôle, celui de Ben, serial killer de C’est arrivé près de chez vous, va le propulser sur le devant de la scène. Son ami d’enfance Vincent Tavier, qui était de l’aventure, se souvient: «On a fait ce film comme un groupe de rock fait de la musique dans sa cave. On a pris les parents, les potes, on s’amusait, on ne s’attendait pas à un tel succès!» S’enchaînent une quarantaine de films, une carrière sans traversée du désert. Benoît essaie d’épouser ce métier avec pour toute difficulté de ne pas savoir se créer un périmètre de sécurité, une zone intime intouchable. «Même quand je faisais des comédies, j’avais inconsciemment tendance à rendre les gags dramatiques. Les réalisateurs me disaient : “Mais ce n’est pas l’effet voulu !” Aujourd’hui, je pense qu’ils doivent se dire : “Il n’arrive plus à cacher son désespoir!”» Et bien sûr, il rigole.

Pendant longtemps, il a claironné qu’il voulait se retirer du métier. «J’étais sincère! Je pensais qu’ainsi je me poserais moins de questions. C’est comme quand, tous les deux jours, je dis à ma femme que j’arrête de boire, je suis vraiment sincère sur l’instant! À chaque fois! Aujourd’hui, j’accepte ce pacte avec le diable. Le cinéma. À partir du moment où tu fais tes pre- miers pas dans ce métier, tu n’es plus jamais dans le réel, quelque chose en toi est brisé. Même si tu arrêtes le cinéma, c’est trop tard. Mais c’est un joli diable, attachant.» Le comédien Jean Rochefort lui avait conseillé de se trouver une autre passion pour survivre dans le cinéma. Pour ce bel ancien, c’était le cheval. «Moi, j’ai deux pas- sions: les livres et les bagnoles. Mais les bagnoles, tout le monde s’en fout! La littérature parle de nous. J’ai monté, après trois ans de réflexion, le premier festival de l’intime à Namur. J’ai choisi ce thème, car j’ai été interloqué par un livre [il refuse d’en donner le titre, ndlr] qui parlait d’intimité. Je ne savais plus si je le lisais par curiosité ou parce qu’il me touchait. C’est un “intime” où l’on a rendez-vous avec soi, en même temps qu’avec les autres. C’est un cadeau que je m’offre.»

“Mon corps se prête au lycra”
Benoît se livre en parlant intimité sans vouloir livrer le livre. On saura juste qu’il aime Emmanuel Bove, Léon Bloy, Flaubert, Joris-Karl Huysmans ou d’autres comme Régis Jauffret, Julian Barnes, Ian McEwan. Il aime les textes qui mettent au jour l’homme «habillé de ses petites lâchetés».

Dans le mitan de sa vie, il se sent plus à l’aise avec son physique, lui qui a long- temps répété: «J’ai une tête de caoutchouc sur un corps de grenouille.» Ou encore: «J’ai un physique de piscine. Mon corps se prête au lycra3.» C’est vrai que, de film en film, on a eu tout le loisir de le mater en maillot de bain moulant, short, latex… Mais, comme on dirait chez Afflelou, ça, c’était avant. Car, si l’on peut se permettre une parenthèse, c’est une vraie bom- basse qui nous a accueillies: cos- tard noir impec, chemise blanche sur visage hâlé, avenant, élégant jusqu’aux godasses. Loin du crapaud décrit plus haut. Le palace dans lequel il nous reçoit parfait le décorum.

L’épreuve du miroir

« En fait, mon physique correspond enfin pile à mon âge. Avant, j’avais une tête de vieux, je vous jure qu’on m’appelait comme ça: “Tête de vieux.” Et en plus, jeune, j’avais envie d’être vieux!» Il y a peu, il demandait que l’on recouvre le miroir de sa loge pendant le maquillage. «C’est vrai, quand je suis passé de la comédie au premier rôle “sérieux”, je ne voulais pas me voir, parce qu’il fallait me préparer en me disant: “Ce visage-là va susciter chez Isabelle Carré une forme de désir.” Or le miroir me faisait douter de ça.»

Le comédien évoque ici le film d’Anne Fontaine Entre ses mains, sorti en 2005. La réalisatrice, en lui confiant son premier rôle de séducteur – qui fera succomber Isabelle Carré donc –, l’a en quelque sorte dépucelé – «débourré», selon ses termes à lui.

Étape fondamentale pour celui qui excellait jusqu’ici dans des comé- dies, dont certaines resteront dans les annales du rire – mais aussi une petite collection de nanars –, où il décline le même rôle de loser, dingue illuminé, un peu pathétique. Elle l’a sorti du tiroir «comique pour l’éternité». La grande gueule des Convoyeurs attendent ou des Randonneurs, l’anti-héros des films de Kervern et Delépine vient d’apprendre à murmurer, à désirer, à embrasser… «Je dois beaucoup à Anne Fontaine. Les réalisatrices m’ont sauvé d’une forme d’ennui et m’ont fait une thérapie à elles toutes seules. Elles m’ont donné confiance en moi. Plus de confiance par rapport aux femmes, au physique, à plein de choses ! Tu es plus rassuré quand une femme te regarde et te dit: “Mais si, tu peux y arriver!”» D’autres réalisatrices suivront: Nicole Garcia, Hélène Fillières, et aujourd’hui Fabienne Godet.

Benoît et les femmes, c’est une longue histoire… pleine de tentations et d’ellipses! «Avant la puberté, tu joues avec les filles comme avec les garçons, il n’y a pas de différence. Arrive cet instant tragique de la puberté où, tout à coup, la vie se divise en deux. Tu perds contact avec les femmes, il faudra des années pour apprendre à recommuniquer!» Souffrait-il de ne pas se sentir séduisant? Réponse en forme de blague douce-amère: «J’ai tout essayé : la coupe au bol, la longue mèche, la moustache… Dieu merci, j’ai eu des livres abondamment illustrés qui m’ont permis de tenir le coup! Heureusement qu’il n’existait pas Inter- net à cette période, sinon j’aurais fini aveugle. Et puis tu rencontres la première femme… Aujourd’hui, je suis plus âgé, ça a moins d’importance. Je jouis aussi du succès d’être connu, j’ai de l’argent, les cartes sont faussées.»

Il continue sur l’intime, il est intarissable, et on le soupçonne de vouloir une fois de plus nous balader. Nous reconnais- sons que c’est très agréable de mar- cher à ses côtés. Courir, plutôt! «L’in- time est partout, dans cette seconde où le mec qui se regarde dans un miroir s’aperçoit que son voisin de lavabo l’a surpris à ce moment-là. Ce moment de flottement, c’est un moment de grâce, parce que l’homme est perdu. Je suis aussi très étonné des émissions où on mange, c’est quand même intime, très indiscret. Combien de fois j’ai vu des types dire “Écoutez, moi, j’ai fait un film sur les camps, y a une douleur humaine…” tout en avalant une grosse bouchée de truc!» Il déglutit et on rit. On l’interroge sur le goût qu’il avait autrefois d’assister à des procès. Était- on aussi au cœur de l’homme? «Je n’arrivais pas à me dire qu’on puisse être totalement coupable. J’adorais les plaidoiries à décharge, c’est très compassionnel. J’aimais le fait que l’accusé fasse un effort pour s’habiller, se mette en costume. Et puis il y a la mère. Très souvent, quand la maman vient expliquer comment il était petit, c’est émouvant. Mais j’ai vu des procès où même la mère chargeait l’accusé. Et là, tu t’imagines dans le box. Tu as quand même été un enfant… C’est très dur. »

Mr. Propre

Maman ! Quand il prononce ce mot, il nous semble saisir dans son regard exactement l’instant du miroir cité plus haut, cette demi-seconde où il s’est fait choper la main dans le pot de l’intimité. Il crâne : « La femme de ma vie, maman ! Tous les hommes doivent vous dire ça, non ? » Euh… non. Le rapport entre Benoît et sa mère est fusionnel, et ce depuis toujours. Aujourd’hui à la retraite, elle s’inquiète et suit sa carrière de très près. Ils ont agrégé l’amour et la maniaquerie en une sorte de rituel un peu sur- réaliste : « Tous les lundis, on se retrouve chez moi, près de Namur, et on fait le ménage ! Je vous promets que c’est vrai. J’adore ça ! On commence par net- toyer les carreaux. Ça dure quatre jours, puis je range tout. » Vraiment ? On sait qu’il a pour réputation de ranger et nettoyer ses chambres d’hôtel, mais là, on se demande s’il ne se fout pas un peu de nos petites pommes.

Alors on lui pose des colles sur les pro- duits d’entretien, pour vérifier. Démons- tration implacable, à lire avec l’accent belge s’il vous plaît : « Ah ! Les déter- gents : ce sont mes amis ! Tout d’abord Bang, que j’aime beaucoup. Mr. Propre, ça dépend des senteurs, et mon dieu vivant, celui pour lequel je me bats sans cesse: Swiffer. Je sais que je ne res- pecte pas la planète, mais le Swiffer est mon ami. Vous avez le Swiffer parquet, carrelage. Ah ! Swiffer carrelage senteur citron : une heure avant qu’arrivent vos invités, hop! un petit coup de frais. Ça rend dingue ma femme, parce que dès qu’on a fini de manger, hop ! je fais la vais- selle, et après, un petit coup de Swiffer. » Chapeau, madame Poelvoorde, de sup- porter ça, et depuis plus de vingt ans! «Oh, mais on ne vit pas ensemble, je suis maniaque-maniaque, et ma femme ne peut pas vivre dans un château!»

Maniaque, il l’est aussi avec les mots. Une obsession brillamment maîtrisée. Il les aime châtiés, graveleux, gros. « C’est ce qui fait la saveur de la langue fran- çaise. Si on commence à enlever tous les mots grossiers, on va tous parler comme des culs-bénits. » Peut-on lui reprocher un trop haut débit ? Vincent Tavier s’amuse et se rappelle qu’il « occupait l’espace presque… excessi- vement! Il était vingt fois plus drôle que tout le monde, tout le temps. Toujours dans la déconne. On jouait à “tu ne vas pas parler pendant cinq minutes”, il per- dait toujours ! Même tout seul, il parlait ! » Dire pour combler, ne pas rester seul face à l’angoisse. « Il était aussi assez solitaire, un clown qui cachait une fêlure. Mais on grattait pas trop dans l’intime! pour- suit Vincent. Je crois qu’il a eu du mal à résister à ce métier, surtout chez vous en France. En Belgique, le cinéma n’est pas une machine à broyer, mais de l’artisanat. Il a besoin d’amour, et je pense qu’il peut avoir peur que tout soit remis en question et qu’un matin on cogne à sa porte en disant : “Excuse-nous, on reprend tout !” » Le petit Benoît de Namur, l’excellent élève à la scolarité chaotique, il ne s’en souvient pas. «Je n’arrive pas à relier ce que je suis et l’enfant que j’étais. J’ai eu une enfance difficile [séparation des parents, maman épicière, papa routier décédé quand il a 7 ans, diverses pensions chez les Jésuites, ndlr], mais absolument pas malheureuse. Je ne suis pas nostalgique. Parfois j’essaie. J’aimerais bien écouter une musique et qu’elle provoque une émotion. Je suis plutôt sensible à ce que j’ai fait il y a… un mois. C’est le maximum de recul que je peux avoir. Je suis admiratif des gens qui font des livres de souvenirs. Keith Richards, par exemple. Je me demande comment il peut se souvenir de la cuite qu’il a prise il y a vingt-cinq ans ! »

Un homme autonettoyant, en quelque sorte : « Oui ! C’est le mot que je ne trou- vais pas, c’est exactement ça, je suis autonettoyant. Une fois que c’est passé, c’est nettoyé. Plus je vieillis, moins je me souviens, et plus ça m’arrange. Jamais je ne regarderai en arrière. »

Quand il était chez les scouts, le totem qu’il a reçu, c’était Ouistiti toboggan. Il sourit. Il est des retours en arrière plus heureux que d’autres : « Quand tu es gosse, tu envisages les plus beaux totems : Loup agile, Ours agressif, Panthère généreuse… Alors tu procèdes par élimination : suis-je un ours ? Non ! Tu arrives à : suis-je un singe ? Ouais ! Après, tu dois éliminer toute la classe des singes ! Un gorille ? Non ! Un macaque ? Non… Ouistiti. Bien. Et toboggan. Fort bien. L’explication : ouistiti parce que je faisais le singe, toboggan parce que j’avais des hauts et des bas. Du coup, j’ai quitté les scouts juste après. »

On s’est séparés sur cette pirouette qui résume parfaitement cet entretien mené tambour battant. Pas une seconde de silence ou d’hésitation, des sourires à gogo, mais tous les virages contrôlés. Et puis, comme un cadeau, enfin, cette confidence murmurée : « L’intime, c’est un tremblement entre moi et la réa- lité.» À cet instant précis, il ressemble au personnage du photographe qu’il incarne dans Une place sur la terre: «On est nombreux à se dire “on est seul”, mais sur cette terre, pour cha- cun d’entre nous, il y a quelqu’un qui peut nous aider à trouver notre place. Je n’aime pas délivrer des messages, y a la poste pour ça, mais j’en ai au moins un : un peu d’indulgence, pour soi et pour les autres. » Inconsolable et gai, Poelvoorde.

Avec Isabelle Motrot

Photos : Christophe Meireis

Publié dans Causette #38 – Septembre 2013

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